La santé mentale doit-elle être une priorité dans le milieu militant? (5/5)

Temps de lecture : 2 minutes

Sans être fataliste, le constat de la souffrance en milieu engagé et militant se généralise. Pourtant, il existe encore des blocages et des réticences à faire de cette question précise une urgence. Nous allons voir ici pourquoi.

Parce que les structures militantes qui bénéficient de plus grandes marges de manœuvres (moyens financiers, visibilité, notoriété…) sont aussi celles tenues par des militant.e.s se trouvant dans une situation sociale la plus confortable.

Travailler sur la santé mentale des militant.e.s les plus vulnérables, c’est donner l’opportunité que ces dernier.e.s se renforcent et bousculent la dynamique actuelle : les structures les plus influentes devront ainsi céder une part plus importante à celles et ceux qu’on n’entend pas, quand bien même ils et elles seraient légitimes.

  • Peur de diluer son combat

Une meilleure santé mentale passe forcément par un travail sur la perception de son vécu ; à savoir lâcher prise sur son environnement extérieur pour se concentrer sur les actions qu’on peut contrôler au quotidien. Ceci permet d’avoir plus de visibilité à court terme sur l’avancement de ses projets (et donc de ses combats !), et surtout de passer à l’action plus facilement.

Seulement, lâcher prise sur des revendications est difficile, surtout lorsqu’on a l’impression de les abandonner, voire de les trahir. Pourtant, il ne s’agit que de mettre au second plan son objectif ultime, pour se concentrer sur des urgences.

Dans une structure politique, ou une association avec un agenda politique, on peut également estimer que ce n’est pas à la structure de traiter de question de santé mentale, là où chez les professionnels de la santé mentale, les enjeux sociaux et politiques sont trop souvent des angles morts.

Pourtant, il n’est pas impossible de faire le lien entre les deux, que ce soit pour apporter un accompagnement et un soutien durant son engagement, ou pour prendre en compte le contexte social d’une personne en souffrance psychologique. En effet, lorsqu’on constate que l’engagement a un impact négatif sur la santé mentale des militant.e.s, ou que les conséquences d’une mauvaise santé mentale aggravent les problématiques de précarité et de discriminations, il devient difficile d’ignorer le problème.

  • Blocages idéologiques

On a tendance à considérer la santé mentale comme une problématique secondaire, et la thérapie comme un outil de privilégié. Or, ce sont de grossières erreurs.

En effet, non seulement la santé mentale est fortement liée à la santé physique, mais en plus les outils de thérapie font aussi partie de ce qui permet aux personnes dominantes d’être à des positions stratégiques de pouvoir. Refuser de faire usage de ces outils pour des raisons purement dogmatiques, c’est laisser ces armes à ses « adversaires ».

Le processus pour améliorer sa santé mentale nécessite à la fois de lâcher prise et de prendre ses responsabilités. Ce qui implique de ne pas laisser ses peurs de perdre de vue ses objectifs ou de perdre en pouvoir/influence guider ses choix d’action, et d’accepter que nous n’avons pas de pouvoir direct sur les décisions institutionnelles.

Pourquoi la monétisation dans le milieu associatif dérange autant (4/5)

Temps de lecture : 2 minutes

Si la monétisation dans le milieu associatif existe, elle n’est pas toujours assumée clairement, à cause des polémiques qu’elle suscite. Pourtant, la dissimuler ne fait qu’accroître les maux qu’on lui attribue, plus ou moins justement. Nous verrons ici quels sont ces aspects problématiques tant décriés.

En effet, la présence d’argent dans une structure accompagne le risque de confusion entre intérêts individuels et l’intérêt du collectif appartenant à la structure. Il s’agit de bien délimiter l’usage des fonds et les pratiques d’une structure, car c’est ce qui détermine si le contexte est propice aux abus ou non (et non le principe de monétisation en lui-même).

  • Manque d’indépendance

Quelle que soit l’origine des fonds dont on dispose, soit ils ne sont pas accordés sans condition (subventions institutionnelles), soit on dépend de son audience ou de sa communauté, ou encore de la fiabilité de son modèle économique.

Car si la monétisation permet des projets de plus grande envergure avec plus d’impact social (et c’est d’ailleurs justement pour cela qu’elle est nécessaire !), elle entraîne également un contrôle plus ou moins direct, des comptes à rendre sur ses activités, mais surtout des responsabilités !

Dans l’inconscient collectif, il peut y avoir un paradoxe entre être dans une logique d’abondance (et chercher à multiplier les sources de revenus) et vouloir plus de justice sociale, avec une meilleure répartition des richesses, ce qui peut créer des situations de dilemme.

Or, ceci est une fausse croyance ; en effet, vouloir produire des richesses et de la valeur ajoutée, n’implique pas nécessairement une forme de domination, si on fait usage de pratiques en adéquation avec les valeurs que l’on prône.

  • Blocages idéologiques

Ces blocages viennent justement de ces fausses croyances, qui empêchent de passer à l’action et créent des situations de souffrance. C’est pourquoi il est important de les dépasser.

En effet, plus de justice sociale, plus d’équité, ce n’est pas culpabiliser une partie de la société pour en sauver une autre plus fragile, sinon on est simplement dans le paternalisme, et on rejette la faute sur des causes extérieures pour ne pas avoir à agir.  C’est mettre face à leurs responsabilités les institutions et parties prenantes jouant un rôle dans les inégalités sociales pour les pousser à agir.

  • Diabolisation de l’argent

…Alors que l’argent est un moyen, et non une fin. C’est principalement son usage qui détermine le niveau de vertu de l’action finale, et non son existence. Là encore, accuser l’argent de tous les maux, c’est déresponsabiliser les personnes qui décident des transactions, et trouver des excuses pour ne pas produire de richesses.

La diabolisation de l’argent est aussi une cause du syndrome de l’imposteur qui empêche et bloque toute tentative de progrès et d’avancement du combat politique et associatif.

Les solutions à ces problèmes résident dans une plus grande transparence et traçabilité des flux monétaires. Or, ceci requiert de dépasser certains blocages idéologiques et la diabolisation de l’argent pour le bien et la survie des structures associatives.

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Pourquoi des personnes issues de minorités sociales choisissent de s’engager à droite plutôt qu’à gauche ? (3/5)

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Comme pour les femmes et personnes assignées comme telles qui rejettent le féminisme, réduire l’engagement à droite à une forme d’aliénation ou à du pur opportunisme serait s’éloigner injustement de la réalité.

C’est pourquoi il parait judicieux d’étudier les raisons de cet engagement, et d’en questionner l’intérêt.

  • Paternalisme de la gauche

En effet, lorsque la gauche est aux responsabilités, il n’y a aucune garantie pour que la condition sociale de ses administrés s’améliore, la compétence des acteurs politiques ne dépendant pas de leur idéologie. D’ailleurs, le sentiment que le statut social des habitants est maintenu volontairement au plus bas est très présent.

Par ailleurs, au sein même des espaces de gauche, les minorités sociales ne sont pas forcément plus représentées dans les postes à responsabilités que dans le reste du paysage politique français, et ce, malgré le fait que l’inclusion de la diversité fasse partie de l’agenda politique de la gauche ; on a la preuve que cet agenda est secondaire rien qu’en observant la représentation de la diversité.

  • Peu de leviers de pouvoir à gauche

De plus, même si la gauche est très représentée au sein des syndicats de salariés, et du milieu intellectuel et universitaire, et bénéficie de ses propres espaces pour exister politiquement, elle ne dispose pas (ou très peu) d’entrées dans les espaces où les grandes décisions se prennent : médias de masse, annonceurs publicitaires, responsabilités dans les grandes entreprises. Ce qui laisse relativement peu de marge de manœuvre pour instaurer un rapport de forces conséquent.

  • Propositions plus intéressantes à droite qu’à gauche

Peu de pouvoir signifie aussi peu de moyens, et donc plus de place à prendre en investissant les espaces de droite. Lorsqu’on fait partie d’une minorité sociale et qu’on expérimente la discrimination au niveau structurel, il est naturel de se tourner vers les opportunités les plus accessibles.

  • Faire partie d’une minorité sociale n’implique pas nécessairement d’avoir des idées et convictions de gauche

Croire le contraire est une forme d’essentialisation déshumanisante des personnes appartenant aux minorités sociales.

  • Pourquoi avez-vous investi des espaces politiques de droite ou du centre ?

Yassin : « J’ai investi le champ politique de manière indépendante, face à ma mairie de gauche. Les circonstances politiques ont fait que j’ai souvent interagit avec la droite et le centre. »

Kamel : « Engagé depuis plus de 15 ans sans être rattaché à aucun parti, j’ai été séduit par l’approche d’En Marche (EM) en 2017, de vouloir avoir un positionnement au centre (ni de gauche ni droite) , ce qui correspond le plus à mes convictions , mon combat est celui de casser les plafonds de verre , de mettre en avant l’émancipation des citoyens par le biais de l’engagement à tous les niveaux. La gauche est restée assez passive pour permettre cela contrairement à EM qui a voulu et permis aux minorités d’être visibles dans l’espace politique aujourd’hui . Je rajouterais que le facteur du statut social détermine  l’orientation politique de chacun tant pour le militant  que  pour l’électeur de base ce qui peut expliquer un choix plus à droite ou centre de nos jours par les minorités qui ont vu leurs conditions évoluer.   Et c’est mon émancipation personnelle qui guide mes choix. »      

Hanane : « J’ai rejoint le mouvement En Marche car je ne me reconnaissais pas dans le clivage gauche-droite justement. Aujourd’hui, en étant élue progressiste, je peux défendre des idées, qui selon les cas sont « de gauche », dans d’autres cas « de droite », mais toujours avec pragmatisme et avec le sens d’intérêt général. »

  • Craignez-vous parfois de servir de caution ?

Yassin  : « Je pense que cela n’a jamais été le cas puisque j’ai toujours eu mon agenda et des résultats probants. »

Kamel :  « A aucun moment je ne crains  de servir de caution, mon travail est et a toujours été valorisé et reconnu par tous les acteurs, tant politiques que citoyens.    

Des responsabilités m’ont étés données au niveau local, départemental et national, j’ai été chargé de mission au siège de la République en marche au sein du pôle Engagement dans le programme Action Quartiers qui a pour mission de recruter des talents dans le but de leur permettre d’avoir des responsabilités électives. J’ai également eu l’opportunité d’être chef de file aux municipales, ce qui représente à mes yeux une marque de confiance et d’appréciation du travail que j’effectue.                            

Mon expérience, le réseau que j’ai acquis, mes connaissances sur le terrain et de la cartographie politique me permettent de creer le dialogue et de pouvoir faire entendre mes idées et être force de propositions. »

Hanane : « Est-ce que j’ai une tête de caution ?! »

  • Qu’est-ce qui vous repousse/vous bloque chez la gauche ?

Yassin : « J’ai du mal avec le côté « donneur de leçons » et l’antipathie qui existent à gauche. »

Kamel : « Malheureusement la gauche a instauré un climat de méfiance et défiance , 40 ans qu’elle pratique une politique de promesses et vends du rêve à des fins purement électoralistes et aujourd’hui il existe une prise de conscience de la part de ces citoyens qui aspirent à un meilleur avenir et un meilleur vivre ensemble. Mes idées , mes valeurs, mon cheminement et la vision que j’ai de la société me détachent de ceux de la gauche mais aussi de la droite dure qui mène une politique tout aussi contestable et qui donne également  un sentiment que les citoyens des quartiers populaires ne sont considérés qu’au moment des élections.                                       

Le côté infantilisation de la société, promesses non tenues, politique de la ville …. et bien d’autres constats  font que je suis éloigné de la vision que  peut avoir et que veut la gauche pour notre société et notamment vis-à-vis des quartiers populaires/défavorisés. »

Hanane : « J’ai toujours voté à gauche. Pour moi, la gauche a toujours été le seul à pouvoir réduire les inégalités sociales en France, améliorer la situation des émigrés… Le constat que je fais aujourd’hui est que la gauche a perdu de sa crédibilité en ayant un discours et une volonté contraire aux valeurs qu’elle porte à l’initial.

En 2017, j’ai voté pour Emmanuel Macron et rejoint En Marche! Car je voulais rejoindre un mouvement de jeunes tournés vers l’avenir, vers l’Europe et ainsi, utiliser les bonnes idées de part et d’autre de l’échiquier politique. »

  • Avez-vous le sentiment d’être moins respecté/considéré dans les espaces de droite qu’ailleurs ?

Yassin : « Je me sens considéré partout car je me considère. Si la droite ou la gauche ne vous considèrent pas c’est que vous avez des failles par lesquelles ils se permettent de vous déconsidérer ou autre. »

Kamel : « En politique chacun doit respecter l’orientation de l’autre, le dialogue avec tous les acteurs est nécessaire, comme précisé plus tôt, mon expérience, mes connaissances, mon engagement m’ont permis d’étoffer mon réseau et d’avoir face à moi des interlocuteurs de différentes sensibilités de droite comme de gauche et toujours dans le respect. Je n’ai jamais eu le sentiment de n’être pas respecté ni par la droite ni même par aucun parti ! »

Hanane : « Non, je n’ai pas le sentiment d’être moins respectée dans les espaces de droite. Pour vous dire, depuis mon élection au suffrage universel en tant que conseillère municipale, sur une liste de DVD, je prends part à des réflexions et participe pleinement à la prise de décisions et ainsi, à l’action publique. Si nous laissons les autres décider à notre place, il est fort probable que notre liberté diminuera. »

Finalement, en lisant ces témoignages, on se rend compte que là où la gauche offre peu d’opportunités aux minorités (voire pas du tout dans certains cas) sans toutefois protéger efficacement ces dernières contre toute forme de discrimination, la droite profite de ce vide pour recruter des forces vives, en allant jusqu’à séduire des personnes aux sensibilités de gauche. Occuper ces espaces relève donc plus d’un élément de stratégie parmi tant d’autres que d’une quelconque forme d’aliénation. Reste à savoir si ces stratégies profitent collectivement à toutes les minorités, ou si elles peuvent être un frein aux avancées ; et ceci ne dépendra que du niveau de renforcement collectif de toutes les personnes issues de minorités invisibles.

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Pourquoi des femmes non-blanches ont du mal à se retrouver dans l’idéologie féministe (2/5)

Temps de lecture : 3 minutes

En se limitant à un regard condescendant, on pourrait parler ici d’aliénation. Or, la réalité est bien plus nuancée et complexe. Et lorsqu’on étudie les raisons profondes de cette réticence, on comprend vite qu’elles sont valables. Explications.

Parce que les recours pour lutter contre les violences sexistes sont bien souvent des mesures répressives et carcérales, qui ne règlent pas le problème sur le long terme, et ont même tendance à le compliquer. Sans oublier que ces répressions ciblent en priorité et principalement les hommes non-blancs.

Or, lorsqu’on est une femme non-blanche, non seulement se ranger du côté du féminisme blanc ne fait pas forcément avancer sa condition, car les intérêts divergent, mais en plus cette lutte peut se faire au détriment du combat antiraciste comme le démontre la citation extraite de l’ouvrage d’Houria Bouteldja « Les Blancs, les Juifs et Nous », quand elle relaye le témoignage d’une femme noire victime de viol par un homme noir, qui dit : « je n’ai jamais porté plainte parce que je voulais vous protéger. Je ne pouvais pas supporter de voir un autre homme noir en prison. »

  • Craintes de diluer la lutte antiraciste

Parce que la condition des femmes non-blanches est spécifique, elle ne peut s’affranchir d’une lutte antiraciste radicale, ou du moins d’une lecture intersectionnelle de leur condition.

En effet, s’il existe indéniablement des injonctions à délaisser les luttes de femmes dans les espaces antiracistes, beaucoup de femmes choisissent de leur propre chef de reléguer au second plan ce combat, pour des raisons diverses et variées.

Par exemple, pour Fatiha, militante accompagnant de jeunes hommes africains sans-papiers, « le féminisme ne concorde ni avec mes valeurs, ni mon éducation » [ndlr]. « On ne cesse de dénoncer un système patriarcal, pourtant, rien ne garantit qu’un système matriarcal serait meilleur. J’aurais le sentiment de trahir mon père et mon grand-père en les remettant en cause, eux qui ont tant œuvré pour l’épanouissement des femmes dans ma famille. Je considère d’ailleurs que les personnes les plus opprimées en France sont les jeunes hommes africains, tant ils vivent de plein fouet la violence du racisme structurel (violences policières, discriminations à l’embauche, au logement, disparitions), alors qu’il existe un système de protection sociale en France qui bénéficie aux femmes. J’ai d’ailleurs le sentiment que les violences faites aux femmes viennent plus d’un manque de sororité ou de l’absence d’un père que des hommes eux-mêmes même si je ne dois probablement pas avoir toutes les données sur cette question.» Elle ajoute que pour elle, « le féminisme fait plus de mal aux hommes non-blancs qu’il ne fait du bien aux femmes. Cette idéologie a construit une figure de mâle dominant de toutes pièces, sans prendre en compte le vécu des hommes non-blancs, alors qu’ils sont souvent victimes d’accusations mensongères pour des faits de violences sexistes, sur des bases racistes. Certaines femmes qui occupent des fonctions de pouvoir dans les institutions défendent des valeurs dans lesquelles je ne me reconnais pas, comme le fait d’élever des enfants sans homme, et ce sont souvent ces mêmes femmes que l’on retrouve à la tête des mouvements féministes. »

  • Multiplication des « call-out » dans le milieu intersectionnel qui mettent toutes les femmes dans une position vulnérable

Les dénonciations publiques, lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de preuves solides profitent rarement aux victimes de violences sexistes. Elles exposent toutes les femmes qui y participent, à du harcèlement, des pressions telles que des plaintes pour diffamation, et ce même lorsque les faits sont avérés.

Dans ce contexte, il est donc naturel que des femmes aient du mal à se retrouver dans un féminisme qui ne les expose plus qu’il ne les protège.

  • Se ranger du côté du patriarcat pour se protéger du racisme

Comme l’explique Manon Garcia dans « On ne naît pas soumise, on le devient », si on prend la notion de soumission des femmes comme la domination patriarcale mais du point de vue des femmes, se plier à certains diktats patriarcaux peut faire partie d’une stratégie de réponse au patriarcat.

En contexte raciste, protéger les hommes de sa communauté du racisme peut également être une stratégie pour se protéger au passage, même si elle peut être discutable dans les cas des violences sexistes intra-communautaires.

Dans un contexte patriarcal et raciste structurellement, la construction d’une sororité pérenne est extrêmement complexe ; en effet, d’après tout ce qui précède, donner l’injonction aux femmes non-blanches d’être féministe n’est pas envisageable, et la charge mentale de toutes celles qui se revendiquent non-blanches est de plus en plus lourde à porter.

Comme le dit Liza, co-fondatrice du collectif féministe décolonial Nta Rajel ?, il faut une troisième voie autre que la récupération raciste ou les injonctions au sacrifice sur la question des hommes non-blancs.

C’est pourquoi des militants antiracistes s’intéressent désormais aux masculinités non-blanches sous l’angle du genre et de la race, et préfèrent parler de « luttes de femmes » (ou womanism) comme alternative au féminisme, encore trop influencé par la blanchité selon eux même lorsqu’il est intersectionnel ou décolonial, car il ne convient pas aux femmes qui souhaitent conserver leur mode de vie indigène.

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« Cancel culture » et « call-out » : la solution miracle pour préserver les victimes de violences et harcèlement ? (1/5)

Temps de lecture : 4 minutes

Disons-le tout de suite…NON. En tout cas, pas sur le long terme.

Or, comment faire lorsque les agresseurs, harceleurs, prédateurs et pointeurs polluent toutes les strates de la société, et qu’il n’y a quasiment aucune structure fiable pour s’en préserver ?

L’auto-organisation est donc indispensable. Pourtant, il y a des limites à ne pas franchir pour ne pas tomber dans une forme de « radicalisme rigide » (pour reprendre le terme de Jean-Michel Knutsen, community organizer et éditeur du site www.organisez-vous.org ), mais aussi pour préserver la sécurité de la victime à court, moyen et long terme.

  • Qu’est-ce que la « cancel culture » et le « call-out » ?

« Cancel » (qui signifie « annuler » ou « supprimer » en anglais) une personne influente ou perçue comme telle, c’est la boycotter, la mettre à l’écart et lui donner l’injonction de quitter sa position de leader parce qu’elle est accusée de tenir des paroles ou des agissements en contradiction manifeste avec ses valeurs affichées, ou tout simplement incompatibles avec la vie en groupe (propos racistes, misogynes, agressions, violences, parfois crimes). On parle de « cancel culture » lorsque ce mode opératoire est généralisé et systématique dans des structures ou systèmes au sein de la société.

« Call-out » son agresseur, c’est le dénoncer publiquement dans les médias ou les réseaux sociaux, sans forcément qu’il n’y ait de procédure judiciaire.

Si ces deux procédés existent, c’est pour compenser des blocages, des dysfonctionnements et des manquements structurels de la part de l’institution judiciaire, dans un contexte où ces violences restent trop souvent tues, impunies et mal combattues collectivement par les pouvoirs publics. En effet, nous sommes forcés de constater que « cancel » et/ou « call-out » une personne puissante, c’est envoyer un message fort ; celui de dire que la honte et la peur ne doivent plus se trouver du côté des victimes. Or, le message ne fait pas tout. Encore faut-il qu’il soit suivi d’effets concrets sur le terrain.

Ainsi, leur existence doit alerter sur une situation sociale plus que tendue, mais également être questionnée, puisque ces méthodes comportent également des risques et des limites et que ce sont des armes puissantes qui peuvent vite se retourner contre les victimes lorsqu’elles sont mal utilisées.

  • Les limites de la « cancel culture »

De plus en plus de militants de terrain trouvent que  dénoncer la cancel culture, c’est surtout une « tendance », mais qu’il serait plus sérieux de présenter des excuses auprès des personnes dont on a soi-même participé à l’isolement, lorsque c’est le cas. Ceci est une dérive présente parfois dans les milieux intersectionnels, qui ont malheureusement encore trop tendance à individualiser des combats d’ordre collectif. D’ailleurs, ce qu’on appelle « cancel culture » découle directement d’une frange du militantisme déconnectée des réalités du terrain, qui pense que pour faire avancer des luttes, il faut « déconstruire » tout le monde un par un. On peut même aller plus loin et penser que ce terme de « cancel culture » est trop réducteur pour la complexité de la problématique et inadapté au terrain, et préférer parler de logiques de culpabilisation, d’exclusion, de harcèlement, parfois sur des bases superficielles voire mensongères. En effet, la dénonciation de façade de la « cancel culture » est un symptôme direct de la numérisation du militantisme, où les logiques d’influence et de compétition passent avant l’avancement des combats sur le terrain.

Enfin, les personnes pratiquant sérieusement l’accompagnement des victimes de violences sexistes sur le terrain, savent d’expérience que la réalité est loin d’être manichéenne. On ne peut pas toujours jeter son bourreau sous le bus, pour des raisons affectives, ou matérielles. Assimiler ceci à de l’aliénation pour des raisons de performance radicale peut empêcher un suivi efficace des victimes de violences, et c’est pour cette raison précise que le call-out ne doit être utilisé qu’en dernier recours.

Ces faits démontrent parfaitement que la « cancel culture » appliquée à notre échelle, peut créer plus de problèmes qu’elle n’en règle, et ne profite pas toujours aux victimes de violences.

  • Les risques et dangers du « call-out » pour la victime présumée

Le risque le plus évident, c’est d’être attaqué en justice pour diffamation, et ce, même lorsqu’on dit la vérité. Attaquer une victime présumée pour diffamation, comme brandir la présomption d’innocence comme bouclier, est une technique bien connue des agresseurs pour se protéger…car elle est en effet très efficace !

L’autre risque, encore plus sournois, c’est que la victime se retrouve isolée et calomniée, et c’est d’autant plus le cas lorsqu’elle se trouve elle-même dans une situation précaire, ou avec une santé mentale fragile. Il n’est pas rare que les victimes reçoivent des injonctions, des pressions, voire des menaces, pour se taire. Ainsi, une victime exposée publiquement, est aussi une victime exposée à la vindicte populaire. Elle se retrouve donc propulsée parfois à son insu sur le devant de la scène, et souvent soumise à un processus insidieux où elle se retrouve elle-même culpabilisée de salir une personne présumée innocente, et victime de harcèlement, en plus d’avoir subi les agissements de son agresseur.

  • Il faut gagner en puissance perçue et en reconnaissance pour être en mesure de protéger et renforcer des victimes de violences

Parce que nous sommes tous manipulés à une certaine échelle par la preuve sociale, une victime de violence sera difficilement soutenue si elle est exposée seule, ou si les personnes autour d’elles sont perçues comme peu puissantes. Or le travail nécessaire à un renforcement et à une reconstruction se fait en dehors des projecteurs des télévisions et des buzz sur les médias sociaux.

En effet, un travail de thérapie est souvent nécessaire, et une procédure judiciaire en bonne et due forme peut éventuellement faire partie de la reconstruction. Ces méthodes demandent beaucoup de temps, de moyens et d’énergie. Parfois il y a plus urgent à régler, comme la question du logement, de la sécurité de la victime, ou de ses ressources financières.

La dénonciation demande au préalable un minimum de reconstruction du côté de la victime présumée, et surtout de la stratégie. L’urgence est donc de créer, de renforcer et d’entretenir des liens solides autour des victimes. Il est donc de la responsabilité collective de leurs complices de servir de « bouclier » pour préserver leur sécurité.

Cependant, les sentences ad aeternam et les attaques ad hominem ne doivent jamais faire partie des pratiques préconisées, à la seule condition que les victimes soient entièrement inclues dans le processus de décision sur le sort des agresseurs.

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Témoignage abstention : « Ne pas voter c’est pour moi, en soi, un devoir citoyen »

Temps de lecture : 3 minutesShenaz, 26 ans, personnel navigant en cabine

« Je suis PNC, expatriée depuis un an, après avoir étudié et travaillé dans le secteur touristique pendant plusieurs années à Paris

Je me suis expatriée parce que l’ambiance générale du pays me pesait. Une actualité défavorable aux français d’origine étrangère

Aussi par ambition. J’avais envie de changer de carrière mais, -sans surprise-,  le secteur où je bosse ne recrute pas en France. Donc la seule solution pour réaliser mon rêve d’enfant, c’était l’expatriation.

Au début je n’envisageais pas de quitter la France, je voulais exercer ce métier dans mon pays … Mais la lourdeur des procédures m’avait découragée. Il faut d’abord passer par une formation de deux mois extrêmement chère et qui ne garantit absolument pas de décrocher ce job.

J’ai un BTS en vente et production touristique. Les études se sont bien passées, c’était de l’alternance donc j’ai beaucoup appris et ça a étoffé mon CV, ça lui a donné de la valeur.

Mais la formation était à mon sens de mauvaise qualité, déséquilibrée entre la théorie et la pratique et pas en phase avec les réalités du terrain.

Qui en 2016 réserve encore ses vacances dans une agence de voyage ? Pas d’accent mis sur l’e-tourisme, bref décevant.

J’ai été agent de réservation dans un hôtel du groupe Accor durant cette alternance.

La dernière fois que j’ai voté, c’était pour les présidentielles 2012. Seulement le 1e tour.

Je ne vote plus, car pour moi, la politique telle qu’on nous la propose, c’est la désillusion.

Aucun candidat valable à mes yeux, pas d’alternative sérieuse. L’extrême gauche est démago et déphasée, la droite pour moi c’est inenvisageable et la gauche mainstream … Est justement trop mainstream

On n’a plus des mecs d’envergure comme avant. Chirac, Mitterrand, tout ça… C’était peut-être des magouilleurs mais ils défendaient une vraie posture. Y a plus d’hommes de cette envergure.

Le vote blanc pourquoi ? Pour dire « je ne suis pas contente » ? Je n’y crois pas.

Quand on parle on ne nous écoute pas. Et quand on ne parle pas on ne nous écoute pas non plus.

Le vote blanc ne pèse pas assez

Ne pas voter c’est pour moi, en soi, un devoir citoyen

Ça peut paraître de mauvaise foi mais ça montre qu’on en a ras-le-bol

Et qu’on est en colère

Car je suis en colère

Car oui je rejette ce système. C’est extrême, mais je le rejette

Ma famille et moi-même avons tout donné pour ce pays … Qui continue à nous traiter comme des citoyens de seconde zone

Donc moi-même je me sentirais hypocrite si je participais à la vie politique de ce pays.

Pour que je retourne voter, il faudrait une révolte populaire. Et un candidat atypique qui ne se contentera pas de dire ce qu’on veut entendre.

Pas quelqu’un de «  l’establishment » … Quelqu’un qui par un travail sur le terrain social aura prouvé qu’il peut sauver ce pays

Je pense que Podemos, c’est exactement ce qui nous manque en France

Des gens qui mettent le doigt sur ce qui gangrène nos économies et nos vies depuis des années

Les listes d’union citoyenne vont dans le bon sens, c’est ce qu’il faut, réinvestir le pouvoir par le peuple

Pourquoi demander à des mecs qui n’ont jamais travaillé de leur vie de nous sortir du chômage ?

Mon sentiment sur les partis politiques français, c’est que les problèmes de société sont bien expliqués … Mais dès qu’on touche au volet économique … C’est du bis repetita

Quant aux partis comme le NPA, ils m’ont toujours laissée sceptique, les leaders sont de bonne volonté mais je suis sceptique quant au réalisme de leur programme.

Lorsque j’entends qu’ils soutiennent des luttes, parfois je soupçonne de l’opportunisme … Ils soutiennent des luttes mais est-ce tant pour les soutenir que pour faire chier le pouvoir en place ?

Oui, l’extrême gauche, c’est devenu une joke pour beaucoup de journalistes. Mais pourquoi on en est arrivé là aussi ?

Je me rappelle de cette candidate voilée estampillée « communiste  »

Juste pour prouver qu’on aime les musulmans … Mais pas de matière derrière

Il y a parfois un fond d’islamophobie dans la gauche française, au moins la droite l’assume.

Par exemple, certaines personnes estampillées d’extrême gauche  tiennent parfois des propos féministes terriblement condescendants à l’égard des femmes musulmanes voilées ou pas. Pratiquantes ou pas.

Je suis chrétienne levantine, mais malgré moi je me sens touchée par l’islamophobie car mon nom me condamne fatalement

Je me suis déjà engagée dans des associations … A l’étranger à vrai dire, dans la lutte féministe et de défense des minorités ethniques.

Ma mère fait partie de la minorité assyrienne de Turquie donc j’avais milité longtemps en cette faveur.

Les associations assyriennes en Europe sont surtout en Suède et en Norvège

J’avais déjà collé des tracts pour « Osez le féminisme », en tant que sympathisante. Mais aujourd’hui, la position d’OLF sur le voile me gave.

Y a encore cette condescendance à l’égard des « franco-musulmanes ». Cette association est coupée de la réalité. J’ai été un peu gavée par son discours officiel durant les attentats de Charlie hebdo.

Cette condescendance … C’est insupportable. J’ai par contre aimé leur communication autour du harcèlement dans les transports en commun. »

 

Témoignage abstention : « Aller voter alors qu’aucun candidat ne me convient c’est augmenter la participation au scrutin alors que je considère qu’il n’est pas légitime »

Temps de lecture : 2 minutesJulien, 35 ans, docteur en science politique

« Je suis docteur en science politique, j’enseigne à l’Université et j’écris pour divers sites internet et journaux. J’écris aussi des livres et des articles universitaires.

J’en suis arrivé là parce que j’ai des capacités d’écriture et que comme je suis engagé politiquement, je mets ces capacités au profit de mes engagements.

J’ai grandi dans une famille dans laquelle on parlait politique et dans laquelle on était plutôt engagé à gauche, donc quand j’ai été « confronté » à mes premières mobilisations (1995 notamment), j’y ai presque « naturellement » participé. Et au fur et à mesure je me suis rendu compte que ça ne servait à rien de s’engager si on ne le faisait pas dans un cadre organisé. Donc j’ai rejoint le cadre duquel je me sentais le plus proche politiquement, les Jeunesses Communistes Révolutionnaires.

 

Je vote quand il y a des listes ou des candidats dans lesquels je me reconnais, même si je peux parfois avoir des nuances.

Par exemple, quand il y a des listes ou des candidats qui défendent des propositions politiques avec lesquelles je suis d’accord, ET qui n’envisagent pas de se compromettre dans les institutions de la 5ème république et/ou avec les partis institutionnels.

Je ne vote pas blanc parce que le vote blanc n’est pas considéré comme un vote à part entière, déjà, et parce qu’aller voter alors qu’aucun candidat ne me convient c’est augmenter la participation au scrutin alors que je considère qu’il n’est pas légitime.

On ne peut pas avoir de « Podemos » en France, car Podemos n’a pu se développer que parce qu’il y a eu de fortes mobilisations sociales dans l’État espagnol (mouvement des indignés, mareas, etc.), qui ont logiquement posé la question d’une représentation politique nouvelle, en phase avec ces mobilisations et issue de ces mobilisations qui ne se reconnaissaient pas dans le système bipartisan. En France, rien de tout ça actuellement donc prétendre construire un Podemos c’est faire les choses à l’envers. On ne construit pas des nouveaux partis par en haut, ils s’imposent d’eux-mêmes sous la pression du bas.

 

Les listes citoyennes, c’est un signe que de plus en plus de gens ne se reconnaissent pas dans les partis politiques institutionnels sans pour autant renoncer à les contester sur le champ électoral. Donc c’est tant mieux. Mais cela ne pourra aller plus loin et être vraiment utile que si ces listes sont totalement indépendantes des partis institutionnels et refusent tout marchandage avec eux, et si, ce qui est lié, elles ne cèdent pas à « l’illusion institutionnelle », en pensant que les choses pourraient réellement changer sans s’en prendre aux véritables centres de pouvoir, qu’ils soient politiques ou

Si je suis prêt à discuter avec celles et ceux qui, électeurs ou électrices, considèrent que l’abstention n’est pas une solution face à la montée du FN, tous ceux qui, dans le paysage médiatique et politique, sont dans le registre de la culpabilisation, m’agacent profondément, et je suis poli. A fortiori quand ce sont les mêmes qui, en raison de leur rhétorique et de leur politique, contribuent largement à favoriser les idées du FN et à le normaliser dans le champ politique. Je n’ai aucune leçon à recevoir de ceux qui se réveillent à chaque élection pour donner des leçons de citoyenneté à tout le monde alors que le reste de l’année, leur attitude et leurs actes convainquent de plus en plus de gens de s’abstenir ou de voter FN. »

 

 

Témoignage abstention : « J’ai arrêté de voter depuis les européennes en 2014. C’est douloureux pour moi, car j’avais une haute estime de la politique avant, de par ma culture et mon éducation, où j’ai baigné dans le militantisme. »

Temps de lecture : 3 minutesNadjib, 37 ans, Reporter télévision

 

« Je suis reporter depuis maintenant 11 ans, spécialisé en géopolitique et en culture. Avant d’exercer ce métier, j’enseignais dans des classes Relais (jeunes en décrochage scolaire) l’initiation au reportage et le contrôle de l’image. J’intervenais sur ces sujets suite à des cas de happyslapping parmi les élèves de ma classe qui n’étaient clairement pas conscients de la gravité de leurs actes.

Mon travail a été repéré par une réalisatrice qui m’a formé au montage et à la vidéo. Puis, j’ai rencontré une journaliste qui m’a formé à son métier durant 3 ans et qui m’a ouvert son réseau, car elle a trouvé que le métier de journaliste était fait pour moi.

J’ai toujours aimé voyager, et je suis passionné d’actualité internationale, car je considère que dans un monde globalisé, les vraies décisions politiques se prennent au niveau international.

Mon école, c’est celle du voyage et du théâtre. Au lycée, je passais mon temps à organiser des manifestations et à remettre en question le système scolaire, qui pour moi est inadapté au monde actuel. J’ai donc eu la chance d’évoluer dans un milieu favorisé, ce qui m’a permis de m’émanciper par le voyage car j’ai une image négative de l’école. Ces voyages m’ont permis d’avoir une carrière internationale.

J’ai arrêté de voter depuis les européennes en 2014. C’est douloureux pour moi, car j’avais une haute estime de la politique avant, de par ma culture et mon éducation, où j’ai baigné dans le militantisme.

Dans le cadre de mon métier, j’ai eu l’occasion de couvrir la campagne présidentielle en 2007 entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, puis d’enquêter sur le PS. J’ai été complètement écœuré.

Pour moi, le système politique français fonctionne comme une mafia. A croire qu’on n’est pas sorti de la monarchie, puisque les élites de notre « démocratie » se comportent comme des seigneurs. Le pire, c’est leur discours qui vise à culpabiliser l’électorat sans jamais remettre les élus en question.

Dans les partis politiques, ils acceptent les « acteurs de la diversité » comme on appelle pudiquement les « racisés », mais uniquement comme public de meeting ou colleurs d’affiches. Plus on monte dans la hiérarchie, plus c’est « blanc » et plus c’est « mâle ».

Je ne suis pas devenu abstentionniste du jour au lendemain, c’est un acte complètement réfléchi. Aujourd’hui, on ne peut plus renverser le système de l’intérieur en intégrant un parti politique, car les acteurs de terrain, même lorsqu’ils arrivent aux affaires, ne peuvent garder leur liberté de ton et servir ainsi de lanceurs d’alerte.

L’exemple du référendum de la constitution européenne est une preuve flagrante du mépris des représentants politiques envers le peuple. On a mobilisé les gens pour les inciter à s’exprimer et à voter. Le peuple a voté non, mais le texte a été voté à l’Assemblée Nationale contre la volonté du peuple.

Si l’abstention augmente autant, c’est loin d’être par désintérêt des questions politiques, bien au contraire, c’est parce qu’ils sont conscients que l’Etat ne peut rien pour eux.

Je préfère mille fois qu’un homme politique m’avoue son impuissance en soutenant les initiatives citoyennes plutôt qu’il me mente en me vendant du rêve.

Le seul moyen pour que je retourne voter, c’est que le vote blanc soit réellement reconnu. Je pense que si nos élus refusent de mettre en place cette mesure, c’est pour éviter de remettre en question leurs actions politiques. Pourtant, leur rôle, c’est d’être à notre service, et pas l’inverse.

A force d’avoir transformé la politique en métier, le système n’est même plus enrayé, il est carrément en train d’imploser, et de s’autodétruire. Et comme les politiques sont des personnages complètement hors-sol, ils ne peuvent prendre que des mesures cosmétiques.

A force, les gens sont fatigués de se faire envoyer dans le mur. Les plus démunis sont clairvoyants et souvent très politisés, et contrairement à ce que l’on peut croire, ils sont loin d’être dans le discours du « tous pourris ». Souvent, ils tentent de monter des petits partis, mais ils sont bien conscients que les petits partis n’ont pas de poids.

Les journalistes qui se permettent de culpabiliser les abstentionnistes dans leurs chroniques et de surfer sur toutes sortes de peurs, se transforment en communicants de ce système politique défaillant, et sont aussi responsables de ces dysfonctionnements.

La France n’est pas un épiphénomène ; ailleurs, c’est pareil. Quand on joue sur les peurs et les bas instincts des gens, ce sont toujours les pires extrémistes qui raflent la mise. On a rompu le « pacte républicain » à partir du moment où on a commencé à ethniciser les débats et à normaliser la division entre les citoyens.

A titre personnel, je m’engage sur le terrain dans des projets associatifs concernant le lien social, l’éducation, l’émancipation économique. Par exemple, la recherche de stages pour les jeunes étudiants et les mouvements tels que les ZAD ou Colibris (économie alternative). »

 

Témoignage abstention. « Ce qui peut me faire revenir vers les urnes, ce sont les listes citoyennes, comme celle montée pour les régionales en Ile-de-France. Des candidats qui viennent du terrain, qui ne jouent pas sur le buzz. »

Temps de lecture : 3 minutesImane, assistante sociale, 31 ans

« Je suis assistante sociale à l’hôpital. Je suis chargée de la protection de l’enfance et de l’accès aux soins pour les plus démunis : réfugiés, personnes âgées avec peu de ressources, victimes d’attentats…

J’ai eu mon bac facilement, mais je ne savais pas quoi faire. J’ai fait donc une année de fac d’histoire pour prendre le temps de réfléchir à mon orientation. Je savais que je voulais faire quelque chose d’utile. J’ai pensé à une carrière dans le domaine du droit ou du journalisme. On m’a proposé de passé le concours pour être assistante sociale, et je l’ai eu du premier coup. J’exerce ce métier depuis 10 ans maintenant. Le métier est passionnant mais difficile psychologiquement, c’est pourquoi je me fais muter tous les 5 ans. En effet, je me sens souvent impuissante lorsque je me vois refuser des dispositifs à des gens parce qu’ils ne rentrent pas dans la bonne case alors que je suis convaincue qu’on pourrait aider plus. Le pire, c’est que souvent dans les cas que je prends en charge, la détresse médicale s’ajoute à la détresse sociale.

Je n’ai jamais milité pour des associations ou des partis politiques. J’aide ponctuellement quand je le peux, mais mon engagement est déjà très présent au niveau de mon travail qui me prend beaucoup d’énergie. Je trouve que dans ces organisations, il y a aussi beaucoup de communication mais peu de fédérations ou d’actions concrètes, voire de la concurrence malsaine.

En 2012, j’ai voté Hollande aux 2  tours. C’était la seule alternative crédible pour combler le manque de moyens publics de façon pragmatique, je croyais encore au « vote utile ».

Finalement, la seule mesure de son programme qui a été appliquée a été le mariage pour tous. Je ne suis pas contre, mais c’est une mesure symbolique qui ne règle pas forcément la question de l’homophobie sur le fond et en plus ne concerne qu’une minorité de citoyens.

Depuis, j’ai arrêté de voter. Les campagnes ne portaient pas sur nos problèmes mais sur le conflit avec les adversaires politiques. Je préfère m’abstenir plutôt que de voter blanc, car on parle plus des abstentionnistes que des votes blancs. J’espère qu’un jour les grands médias se poseront les bonnes questions. En attendant, je m’informe via les médias alternatifs que l’on trouve sur les réseaux sociaux.

Ce qui peut me faire revenir vers les urnes, ce sont les listes citoyennes, comme celle montée pour les régionales en Ile-de-France. Des candidats qui viennent du terrain, qui ne jouent pas sur le buzz. J’ai d’ailleurs voté pour eux au premier tour des régionales. Ils n’ont fait que 0,23 % mais pour une fois, j’ai eu le sentiment de voter en adéquation avec mes convictions. Je me suis évidemment abstenue au second tour.

Pour moi, la politique est avant tout une affaire de conviction. Je trouve tellement triste qu’il y ait des gens qui marchent dans le piège du clientélisme électoral, et qui votent pour que leur dossier de logement se trouve en haut de la pile et pas pour un programme.

Je ne marche plus dans le chantage qui consiste à faire « barrage au FN » parce que pour moi la gauche aujourd’hui fait le jeu du FN en appliquant une partie de son programme avec la déchéance de nationalité par exemple. Le haut score du FN n’est pas dû à leurs adhérents, mais bien à tous ceux qui ont préparé le terrain pour qu’il atteigne ce niveau.

Je trouve le système électoral complètement injuste. Aujourd’hui, les petites listes n’ont pas les mêmes moyens financiers que les grand partis et ça se voit dans les bureaux de vote, où il n’y a pas assez de bulletins de vote car l’impression est très chère et qu’il faut faire 5% minimum pour être remboursé de ses frais de campagne. Peut-être que le vote électronique serait une bonne solution pour limiter l’abstention et permettre à toutes les listes d’avoir les mêmes chances de remporter un scrutin. Ce qui doit aussi changer selon moi, ce sont les grands médias qui doivent renouer avec leur mission d’informer le peuple sur les différentes alternatives durant les élections, et non servir de contre-pouvoir comme c’est le cas aujourd’hui. »

 

Témoignage abstention : « Je trouve aberrant qu’une minorité de personnes (encartées) choisissent des candidats approuvés par 400000 personnes grand maximum. Comment 400000 personnes peuvent décider pour 60 millions dans une démocratie ? »

Temps de lecture : 3 minutes« J’ai jamais voté. Sauf une fois, quand le candidat a acheté ma voix. C’est simple, je rejette totalement un système qui n’a fait que me mépriser depuis mon plus jeune âge.

Mon parcours scolaire fut chaotique. J’ai fini en BEP Vente Action Marchande parce que ma conseillère d’orientation du collège a estimé que je ne réussirais ni en filière générale, ni en filière électronique. Je n’ai pas réussi à aller jusqu’au bac professionnel car tous les lycées m’avaient refusé. Je me suis donc inscrit au Pôle Emploi. J’ai demandé à ma conseillère des formations dans le domaine de l’informatique. J’ai dû la harceler, limite lui forcer la main, pour qu’elle daigne m’inscrire dans une formation de 750 heures qui se concluait par un stage d’un mois. J’ai été refusé dans une école qui m’avait donné de faux espoirs jusqu’à la dernière minute parce que je n’avais pas le bac. A cause de cela, j’ai manqué une opportunité de formation diplômante. Cet échec a créé un conflit familial qui m’a forcé à vivre dans la rue pendant 1 an. Un jour j’ai eu des soucis avec la police, et j’ai dû me résoudre à retourner chez ma famille. J’ai réussi à trouver une autre formation de plus de 800 heures en alternance. J’ai été embauché à la suite de cette alternance. J’ai passé mes certifications tout seul en étudiant dans des livres que je m’achetais. Je suis devenu administrateur de cette manière. Tout le reste de mon parcours professionnel, je ne le dois qu’à mon culot. Pour monter en grade, je démissionnais de mon poste pour postuler à un poste plus exigeant. Cette stratégie risquée s’est avérée payante, car je refuse d’attendre qu’on veuille bien m’octroyer une promotion. Aujourd’hui, je vais sur mes 29 ans, je suis cadre moyen, consultant en SI sur des projets internationaux et je vis plutôt confortablement.

Si je ne vote pas, c’est parce que je fais partie du peuple, mais je ne me sens nullement représenté par les élus. Pour que j’aille voter, et que ma voix compte, il faudrait une 6ème République avec une refonte du système électoral et une meilleure répartition du pouvoir. Il faudrait une réelle prise en compte du vote blanc, avec une élimination de tous les candidats en cas de plus de 50% de votes blancs.

Je trouve aberrant qu’une minorité de personnes (encartées)  choisissent des candidats approuvés par 400000 personnes grand maximum. Comment 400000 personnes peuvent décider pour 60 millions dans une démocratie ?

Le plus triste, c’est que je pense que la mobilisation des citoyens ne peut être efficace car le système est totalement verrouillé. J’ai l’impression d’être une minorité parmi une majorité ostracisée, parce que je ne m’en sors pas si mal alors que je suis méprisé par les institutions.

Alors le seul moyen que j’ai trouvé pour m’exprimer, c’est de ne pas participer à ce que j’estime être une mascarade. Je connais des élus en poste, qui étaient déjà là avant que je naisse, parce que pour eux, la politique, c’est une carrière. Personne ne devrait faire carrière en politique, la politique, c’est servir le peuple, pas se servir soi-même. On dirait que la politique est une blanchisseuse, tellement les élus se succèdent, se ressemblent et….se recyclent. C’est un cercle vicieux. Le pire, c’est que pour que ce système prospère, les politiques n’hésitent plus à abuser du populisme. Il y a 80 ans, c’étaient les Juifs, aujourd’hui ce sont les musulmans (entre autres) qu’on pointe comme boucs émissaires. A croire qu’ils ne tirent jamais de leçons des erreurs passées.

On n’est pas en démocratie, on est en « monarchie élective ». Et pour en sortir, on va devoir faire une révolution.