Les raisons pour lesquelles l’engagement peut nous rendre malheureux

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Dans n’importe quel espace militant, le constat est unanime : il existe un mal-être, une souffrance générale de plus en plus perceptible. Pourquoi, et surtout, comment on en arrive là ?

Voici une liste (non-exhaustive) de pistes de réflexion :

 

  • Organisations du travail pathogènes

L’absence de procédures claires de travail, d’outils de gestion de projet, voire de vision précise, conduit à une organisation instable et stressante pouvant mener à des burn-out à cause d’une surcharge de travail.

  • Impunité des agresseurs et des personnes violentes

Cette impunité entretient la violence de l’écosystème, et exclut de facto les victimes, peu importe leur apport au sein des structures militantes ; puisque ce ne sont pas les compétences qui sont préservées, mais bien les leviers d’image (à tort).

Cette inertie empêche également la protection des lanceurs d’alertes, malgré la loi Sapin 2 qui oblige pourtant toutes les organisations à disposer d’un système de recueil des alertes en interne.

  • Manque de réflexion politique et économique dans la gouvernance des structures associatives

On oublie souvent de se poser la question du niveau de prise en compte de la parole des personnes concernées (notamment en termes de temps consacré), de leur niveau d’investissement et de responsabilité dans une structure qui s’adresse à elles. On néglige également la question du financement de l’association, et à quel moment on choisit de professionnaliser une partie ou la totalité de ses activités.

Eviter ces questions pourtant primordiales, c’est s’exposer à une mauvaise articulation entre travail salarié et bénévolat (risques de travail dissimulé), un manque de moyens financiers et/ou d’indépendance financière pour fonctionner correctement, des indicateurs de performance inadéquats par rapport aux objectifs des structures associatives, et à une logique de réponses à des appels d’offres et de prestations de services qui ne permettent pas d’être propriétaire de son calendrier.

 

  • Absence d’une charte éthique claire

Si des règles peuvent se mettre en place de manière informelle, il n’est pas dit qu’elles soient cohérentes avec la vision d’une structure. D’où l’intérêt de les définir clairement le plus tôt possible.

Il existe également une culture du sacrifice très présente dans le milieu associatif, où faire passer le bien de la structure avant celui des personnes qui la composent est hautement valorisé, bien que dangereux et improductif.

  • Mauvaise gestion des conflits

Sous prétexte de débat, on légitime la violence de réels conflits, en laissant libre cours à tout type de violences, notamment dans la manière de communiquer.

  • Ruptures douloureuses

Dans un environnement ultra-conflictuel, les liens ne peuvent être préserver et mènent vers des ruptures coûteuses socialement parlant, en plus des projets avortés.

  • Manque de remise en question des comportements toxiques

Lorsqu’il n’y a pas de relation de confiance installée, on préfère laisser des comportements toxiques se développer par crainte de rupture. C’est malheureusement ainsi que les situations conflictuelles s’enveniment :  c’est pourquoi il faut remettre en question les comportements, en les détachant des personnes qui en sont responsables (ils ne sont heureusement pas irréversibles).

  • Energie concentrée sur ce qui ne dépend pas de nous

Réclamer ce qu’on n’a pas aux autres, sans entretenir ce qu’on a déjà pour avancer est une stratégie vouée à l’échec. En effet, parce qu’on n’a aucun pouvoir direct sur les décisions institutionnelles, demander qu’elles changent, sans agir à son niveau, empêche de percevoir les progrès que l’on fait, et finit par décourager l’ensemble des efforts fournis.

  • Manque de renouvellement des modes d’action

Il y a beaucoup de réflexes militants qu’on ne questionne plus, même lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous :  ces répétitions finissent par épuiser les forces d’engagement sur le long terme.

  • Concentration des pouvoirs et de la charge mentale sur une poignée de personnes

Outre les risques liés aux abus et au culte de la personnalité, ceci empêche à la fois la distribution du pouvoir et l’émergence de nouveaux leaders capables d’augmenter la force collective.

  • Critiques non constructives

Lorsque les critiques sont émises uniquement pour se soulager en rabaissant autrui, et non dans le but d’une réussite collective, elles peuvent être perçues comme violentes par celleux qui les reçoivent et entraver toute construction de lien et/ou de projet commun.

  • Marché militant segmenté mais non ciblé

Aujourd’hui, notre environnement militant fonctionne comme un marché où tout le monde se dispute les parts, mais où personne (ou presque) ne se pose la question des besoins du public qu’on cible. Cette logique hyperconcurrentielle empêche toute construction de pouvoir collectif durable, en plus de ne pas répondre aux problématiques communes.

  • Invasion de la vie militante dans la vie privée

Que des liens d’ordre privé se créent dans un environnement militant n’est pas un problème. Mais que des militants se mêlent de la vie privée d’autrui, ou que la vie militante ne laisse plus de place à une vie privée peut s’avérer destructeur. Le développement collectif ne doit jamais être prétexte pour des sacrifices individuels ; lutter pour une justice sociale en laissant des individus sur le bas-côté n’a aucun sens.

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Les enjeux du télétravail : progrès social ou levier de surexploitation ? (2/3)

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Le confinement établi officiellement depuis le 16 mars 2020 a contraint de nombreux salariés au télétravail, souvent pour le meilleur, mais aussi parfois pour le pire. Pourtant, malgré ses limites, travailler de cette manière permet de bousculer, voire de révolutionner beaucoup de codes dans les entreprises française, et a un réel impact social positif.

 

  • Le télétravail permet de…

 

Et les retombées positives sur la qualité de l’air, de l’environnement et sur la diminution du stress sont très vites visibles.

    • Limiter l’exposition des femmes et personnes assignées comme telles au harcèlement de rue

En effet, de nombreuses agressions sexuelles  ont lieu dans la rue et les transports en commun. Ne plus être obligée de les prendre pour aller travailler limite ainsi les déplacements, même si ce n’est pas ce qui permet de régler le problème sur la durée.

    • Rendre l’emploi accessible à plus de personnes ayant une affection longue durée ou reconnues comme travailleurs handicapés

Parce que l’injonction au présentéisme dans la majorité des entreprises entraine automatiquement la discrimination des travailleurs absentéistes, y compris lorsqu’il s’agit de raisons de santé.  De plus, beaucoup de postes en présentiels sont parfois hors de portée pour cette force de travail, et ce, malgré la validité de leurs compétences, à cause de la fatigue qu’ils entrainent.

    • Limiter les discriminations liées au territoire

Le télétravail permet également de supprimer les freins à l’embauche de quelqu’un n’habitant pas assez près du lieu de travail. Ceci entraine une plus grande diversité au sein des collaborateurs, et est bénéfique à la fois pour les candidats vivant dans des lieus excentrés, mais aussi pour la force de travail d’une entreprise.

    • Donner plus d’opportunités de briser le plafond de verre

Pour la simple raison qu’on peut créer beaucoup plus de valeur et de richesses lorsqu’on n’a pas besoin de déployer toute une logistique pour se rendre au travail (temps de trajet, mais également temps de préparation etc…).

    • Ne plus déléguer le travail domestique à des personnes précaires

A noter que reprendre la main sur ce travail permet également de se reconnecter à soi et aux personnes avec qui on vit, ce qui est important pour maintenir un équilibre plus sain entre vie personnelle et vie professionnelle. Ceci permet également de casser la domination de genre et de race qu’implique l’externalisation de ce travail.

    • Avoir plus d’autonomie sur la gestion de son temps

C’est une manière d’atténuer le lien de subordination avec son employeur, mais aussi de se faire passer en premier, en agissant sur les leviers qu’on maîtrise.

    • Économiser ses droits en termes de congés maladie ou parentalité

Parce que parfois, la maladie ou la parentalité ne nécessite pas l’arrêt total du travail, mais rend impossible le trajet pour aller travailler. Et que dans ces cas de figure, les congés pour maladie ou parentalité ne règlent pas le problème, voire, peut même l’aggraver.

    • Casser les codes sociaux superflus

Parce qu’on n’a pas besoin de se voir tous les jours, d’être tiré sur quatre épingles, de se serrer la main, de se faire la bise, de participer à des réunions, des déjeuners, des pauses café ou des « after-work » pour s’apprécier, se respecter, ou même être efficace. C’est même plutôt le contraire.

 

  • Mais il faut veiller à…

 

    • Respecter le droit à la déconnexion

Parce que la violation de ce droit provoque burn-out et dépressions.

    • Ne pas tendre vers un déséquilibre entre vie personnelle et vie professionnelle

Pour cela, il est nécessaire de faire preuve d’un minimum d’auto-gestion et de discipline sur l’usage de son temps. Maintenir des routines est important (sport, repas, méditation, temps de pause….).

    • Ne pas supprimer d’emplois sans solution pérenne pour vivre dignement

Si l’injonction à l’emploi est toxique, dans un contexte où l’emploi reste la norme pour subvenir à ses besoins primaires, les supprimer brutalement sans réelle alternative risque d’entrainer plus de violences que de progrès social.

    • Consolider des liens sociaux par une présence réelle régulière

Si les liens sociaux virtuels ne sont pas anodins, il est important de les confirmer par une présence physique régulière.

 

Plus globalement au niveau de la société, la question du télétravail en soulève bien d’autres : celle des disparités sociales entre les métiers où le télétravail est impossible et les autres, mais aussi celle du niveau (variable) de nécessité des métiers que l’on peut exercer de chez soi. En effet, on peut se demander pourquoi les métiers les plus pénibles (qui sont aussi les plus vitaux) sont aussi mal rémunérés, alors que les « bullshit jobs » rapportent gros (même lorsqu’ils rendent malheureux) en termes financiers, et sont souvent nuisibles à la société.

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Sortir du lien de subordination du salariat : l’angle mort de la gauche radicale (3/3)

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Aujourd’hui, le prix à payer pour une sécurité de l’emploi et la stabilité financière qui l’accompagne, c’est le lien de subordination, malgré toute la souffrance qu’il peut engendrer.

S’il existe des revendications au sein de la gauche radicale qui vont vers son atténuation (réduction du temps de travail, augmentation des salaires, ergonomie des postes de travail…), il n’y a pour l’instant aucune alternative de crédible, l’entreprenariat étant une solution trop précaire pour la majorité des salariés actuels.

Ainsi, les enjeux de cette question résident dans les compromis possibles entre un travail salarié contraignant et pénible et un entreprenariat risqué, voire dangereux.

  • Permettre la sortie du salariat en offrant un minimum de sécurité

Parce qu’on ne peut pas exiger une flexibilité extrême à des travailleurs si on ne leur offre pas un minimum de garantie et de confort ; en effet, selon le WEF, la flexibilité des travailleurs dépend de leur capacité à s’adapter à un environnement nouveau, et ceci demande un investissement considérable, notamment en termes de formation et de santé.

  • Sortir de l’injonction au travail lucratif

Aujourd’hui, le travail valorisé et visible est celui perçu comme rentable financièrement, ou du moins, comme gagne-pain. A côté, le travail bénévole ou domestique, pourtant utile socialement, n’est pas reconnu comme tel, car on est obligé d’avoir un travail rémunéré pour vivre décemment, mais aussi pour exister socialement, même si ce travail (salarié ou non) n’a aucun sens, est exercé dans de mauvaises conditions, fait souffrir celles et ceux qui l’exercent ou a un impact négatif sur la société.

Lutter contre les mauvaises conditions de travail, la souffrance au travail, pour la réduction du temps de travail et l’augmentation des salaires est bénéfique, mais c’est loin d’être suffisant.

  • Valoriser et permettre les vocations avec un impact social positif, encore trop peu visibles

Si on veut favoriser le travail bénévole, il faut faire en sorte de mettre en place les moyens nécessaires pour que ce travail ne soit pas pénalisant pour celles et ceux qui souhaitent l’exécuter. Et si on veut attirer des candidatures vers les métiers utiles socialement (comme ceux de l’enseignement ou de l’entretien), il est nécessaire d’offrir un cadre et une reconnaissance à la hauteur de l’apport sociétal de ces activités.

L’intelligence artificielle ayant une forte incidence sur nos façons de travailler dans une période de mutation économique, il devient urgent d’à la fois repenser la question du travail en dehors du contexte du salariat, mais aussi de protéger les entrepreneurs de la précarité, du travail dissimulé et de l’exploitation.

Également, dans un souci d’efficience, mais aussi de lutte contre le gaspillage et l’hyperconsommation, il est important de favoriser l’émergence d’un entreprenariat social et solidaire à forte valeur ajoutée.

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Pourquoi la méthode Kanban n’est pas adaptée aux structures militantes (en 3 points)

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La méthode Kanban s’inscrit dans une démarche d’optimisation des procédures, en se basant sur la réduction des coûts, des stocks, des délais sans que la qualité ne soit impactée. Cette manière de travailler a été pensée pour et par des industries, et semble attractive en théorie. Tellement que beaucoup de structures militantes tentent de la mettre en application en interne.

Seulement, c’est une stratégie vouée à l’échec, et voici pourquoi :

  • Une structure associative et/ou politique requiert un processus sur le long terme et la charge de travail est relativement constante et prévisible

Ce qui signifie qu’il est absurde de vouloir réduire les stocks d’actions militantes à déployer ou les délais : ceci risquerait même d’impacter négativement la qualité du travail.

  • Le « juste-à-temps » n’est donc pas adapté à ce type d’enjeux

Le travail militant n’étant pas à but lucratif de court terme mais social sur le long terme, ce n’est pas en réduisant les coûts qu’on obtient des résultats, c’est justement en investissant des moyens et de l’énergie en quantité suffisante que l’on réussit.

  • Les organisations du travail de type Kanban génèrent de la souffrance

Car elles font reposer une charge mentale lourde sur les personnes qui les subissent : dans le milieu militant, elles poussent à la surconsommation des ressources bénévoles, et nous connaissons les conséquences en termes de conflits et de rupture de liens dans ces circonstances.

 

Finalement, nous devons admettre collectivement qu’on ne peut pas tout obtenir tout de suite lorsque nous cherchons à améliorer le monde qui nous entoure. Vouloir mettre en place ce genre de méthodes de travail est donc un objectif qu’il faut oublier.

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Pourquoi il faut arrêter d’évoquer la « vie privée » d’une victime de suicide au travail

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Lors du suicide de Christine Renon 3 semaines après la dernière rentrée scolaire, le réflexe pour l’institution a été d’évoquer des éléments de sa vie privée (probablement pour se déresponsabiliser), malgré le fait que les suicides à l’Education Nationale sont nombreux et que la défunte directrice d’école a évoqué clairement ses conditions de travail dans la lettre qu’elle a laissé avant de se donner la mort.

Plus généralement, évoquer des difficultés personnelles lorsqu’il y a un suicide sur le lieu de travail est un non-sens, et voici pourquoi.

  • Parce qu’on minimise les causes de ces suicides dont les origines se trouvent principalement liées à une organisation pathogène du travail

…Alors que le lien entre organisation du travail et risques psycho-sociaux (RPS) est clairement établi, de manière quantitative et qualitative.

  • Parce qu’ainsi on diminue la part de responsabilité des personnes qui prennent ces décisions en termes de pratiques managériales

…Alors qu’une enquête est automatiquement déclenchée par un suicide, surtout lorsqu’il est commis sur le lieu de travail de la victime et que la responsabilité civile de l’employeur peut éventuellement être engagée.

  • Parce qu’on dépolitise la question du suicide au travail en la pensant comme un fait divers isolé alors qu’il s’agit d’un fait social

En effet, traiter le cas d’une victime de suicide au travail de manière individuelle en le mettant sur le compte de sa vie privée, c’est nier le fait que la souffrance au travail est une question d’ordre structurel.

  • Parce que la dégradation de la vie privée vient très souvent de mauvaises conditions de travail et d’une baisse de la qualité de vie au travail

Là encore, le lien entre déséquilibre vie privée/vie professionnelle et souffrance au travail a clairement été établi.

  • Parce que le suicide et les tentatives de suicide sont les symptômes les plus mortels de la maladie qu’on appelle dépression

En effet, 70% des personnes suicidées souffraient de dépression, qui est une maladie mentale potentiellement mortelle. Il est donc impossible d’imputer un suicide uniquement à des événements émanant uniquement de la vie privée d’une personne victime.

Finalement, la « vie privée » n’est pas un paramètre suffisant ou même cohérent pour expliquer un suicide au travail. D’une part parce que la vie privée ne représente qu’une partie minime des raisons d’un suicide, et d’autre part, parce que cette vie privée n’est pas du tout indépendante d’un contexte social, économique et politique.

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