Reconnaître les procédés utilisés pour masquer les liens de subordination, les violences et les dominations

Si les dominations sont si difficiles à combattre dans notre société, c’est parce qu’elles passent inaperçues la plupart du temps. Le meilleur moyen de limiter leur impact négatif est donc d’apprendre à les identifier, dans un premier temps, puis à les matérialiser, comme les liens de subordination apparaissant dans un contrat de travail garantissant un minimum de protection sociale. Voici les indicateurs à observer pour apprendre à démasquer les situations où il y a abus.

  • Utilisation d’un champ lexical spécifique et de figures de styles dans le langage permettant d’atténuer ou de minimiser les situations de domination

Comme la méthode qui consiste à vous faire croire que vous êtes un « auto-entrepreneur » ou votre « propre patron » alors que votre charge de travail est aussi permanente que celle d’un salarié, et que les conditions sont les mêmes ; ce qui ressemble fortement à du travail dissimulé. De la même manière, lorsqu’on parle de « mettre en place un partenariat » pour parler de recrutement, il s’agit, là encore, d’une entourloupe. On peut également vous parler de « chiffre d’affaires » alors que c’est du salaire. Il y a aussi l’astuce où on déguise les injonctions en suggestions.

tableau cash

(Note interne de Deliveroo datant de 2016 rendue publique par Cash Investigation le 23 septembre 2019)

  • Utilisation de techniques de manipulation mentale

Lorsqu’on joue sur vos émotions, qu’on vous propose des solutions miracles pour des problèmes complexes, qu’on cherche à vous divertir ou à vous infantiliser, ou encore à vous maintenir dans l’ignorance, vous êtes probablement victimes de manipulation. Il est intéressant d’apprendre à identifier ces techniques afin de s’en préserver.

 

  • Difficultés pour obtenir une traçabilité des échanges (utilisation de messages vocaux ou des appels téléphoniques pour éviter de laisser des traces écrites)

Méfiance également s’il n’y a aucune trace écrite de vos échanges avec les personnes pour qui vous travaillez. C’est une méthode pour vous empêcher de collecter des preuves recevables par un tribunal en cas de litige, sachant que des messages vocaux sont rarement conservés et qu’on n’a pas forcément le réflexe d’enregistrer des appels.

  • Manque de transparence et rétention d’information

La rétention d’information peut rentrer dans les caractéristiques d’une situation de harcèlement, et le manque de transparence dans une structure peut rapidement mener vers des pratiques managériales problématiques, vectrices de dysfonctionnements systémiques.

  • Inaccessibilité des recours juridiques

Ceci s’inscrit dans le procédé de manipulation qui consiste à vous maintenir dans l’ignorance et dans l’impuissance : on vous prive de vos droits en les rendant inaccessibles, afin de vous empêcher de reconnaître les liens de subordination.

La connaissance de ces procédés ne permet pas à elle seule d’éradiquer l’ensemble des situations de domination, or, elles permettent de déployer les moyens nécessaires pour atteindre cet objectif. Ces moyens ne peuvent se limiter aux recours individuels ; il est impératif de construire des liens solides permettant l’émergence d’un rapport de forces afin que ces situations évoluent favorablement.

Publicités

Pourquoi il faut déployer des outils de gestion de projet dans les structures associatives

Que l’on soit bénévole, prestataire ou salarié dans une association, la gestion de projet se fait souvent de manière informelle parce que bien souvent, les relations de travail sont structurées par des amitiés, de l’affection ou des affinités idéologiques ou personnelles.

Or, une gestion non structurée pose plusieurs problèmes.

  • Les tâches et les rôles de chacun.e doivent être clairement définis

…Et il y a un minimum de règles à respecter. En premier lieu, il faut être en mesure de prévoir assez précisément la charge de travail afin de pouvoir prévoir la force de travail nécessaire et de quantifier les moyens requis. Ensuite, la base pour définir des jalons, c’est de déterminer les tâches critiques, c’est-à-dire celles qui empêchent l’avancement du projet tant qu’elles ne sont pas effectuées ; elles sont à la fois prioritaires et primordiales.

  • Il est impératif d’éviter les situations de conflits et de violence

A noter qu’il n’est pas correct de compter uniquement sur la bonne volonté de bénévoles, surtout lorsque l’on a des délais à respecter : on n’est pas en droit d’exiger une disponibilité constante, une grosse dose de charge mentale ou une qualité professionnelle de la part d’un bénévole puisqu’il n’y a ni contrat de prestation, ni contrat de travail, et encore moins lien de subordination (sinon il s’agit de travail dissimulé, et c’est illégal). Jouer sur des rapports affectifs pour exercer une emprise sur des militants est vecteur de violences.

L’accumulation de tâches imprévues, les changements brutaux et incessants, la surexposition aux écrans sont des éléments qui peuvent être sources de stress, d’angoisses et de fatigue. Les tâches et les rôles non clairement définis laissent libre cours aux personnes malveillantes qui chercheraient à profiter d’une mise en compétition des militants associatifs. Tous ces éléments conduisent également à des situations de harcèlement qui peuvent découler de conflits (critiques injustifiées, messages humiliants ou stressants répétés, dénigrement, délais et objectifs inatteignables, surcharge de travail…). A noter que les situations de harcèlement font souffrir et annulent les forces nécessaires à l’engagement, et les conflits brisent les liens de solidarité.

  • La quantité et la qualité de la bienveillance au sein d’une structure dépendent directement de son organisation de travail

Ce n’est plus un secret depuis bien longtemps : les structures où il y a de la souffrance ont des politiques managériales dégueulasses, et réciproquement, les pratiques managériales de mauvaise qualité provoquent inévitablement des maladies professionnelles.

C’est donc bel et bien sur l’organisation concrète et opérationnelle qu’il faut agir pour éviter de nuire à l’ambiance de travail, car si les affinités idéologiques et personnelles permettent de créer des liens forts, c’est l’entretien et la qualité de la relation qui permettent de concrétiser ces liens sur des projets aboutis.

Lorsque l’on vise des pratiques militantes bienveillantes, les actes ne valent pas uniquement par leurs intentions. Il est donc indispensable de penser toutes les décisions de manière politique, afin de rester cohérent avec les valeurs affichées de l’organisation. Parmi ces décisions, celles concernant les pratiques managériales (gestion des ressources humaines, gestion financière, organisation du travail) sont centrales, notamment celles à propos de la gestion de projet, puisqu’elles ont un impact direct sur la qualité des liens de solidarité et de confiance au sein d’une organisation.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

Comment choisir les structures où adhérer et/ou quels projets soutenir

Nos fils d’actualité sont inondés de cagnottes pour des projets militants, artistiques, associatifs ou entrepreneuriaux. Pour de plus en plus de structures militantes, que ce soient des médias ou des associations, le crowdfunding (financement participatif en français) devient la norme, par souci d’indépendance par rapport aux subventions institutionnelles, par volonté d’appartenir à ses adhérents ou lecteurs, mais aussi par manque de financements pérennes. Or, si, comme on dit très souvent « l’argent est le nerf de la guerre », nos finances ne sont pas illimitées.  Ainsi, pour éviter les déceptions puis les ruptures de liens qui vont avec, il est important de savoir où placer son argent. Voici au moins 5 critères que vous pouvez évaluer avant d’investir, voire de vous engager.

  • Être en adéquation avec les valeurs et la vision du projet/de la structure

C’est la première chose à étudier avant de donner son argent, ou son temps. Vous n’êtes pas obligés de vous investir ou de vous engager, surtout si vous n’y croyez pas d’emblée.

  • S’assurer que les objectifs visés sont clairs

En plus d’y croire, vous devez savoir où ce projet vous  mène. Normalement, il incombe à la structure de présenter clairement ses buts, cependant, vous êtes en droit de demander des précisions si vous estimez que ce n’est pas clair.

  • Exiger un minimum de transparence sur l’utilisation des fonds

Vous devez également savoir comment votre temps, votre argent et votre énergie seront utilisés. Normalement, les campagnes de financement participatif correctement construites détaillent leur budget dans la description, si ce n’est pas fait, vous avez le droit de vous en méfier.

  • Vérifier que les pratiques managériales et ressources humaines sont conformes avec les valeurs affichées

Si ce n’est pas le cas, non seulement les raisons pour lesquelles vous avez investi au départ n’ont plus lieu d’exister, mais en plus vous risquez d’entretenir des pratiques violentes et une ambiance dangereuse qui pourraient exposer des militants à de la souffrance, voire à du harcèlement et des agressions, comme c’est malheureusement trop souvent le cas.

  • Privilégier les projets/structures qui portent une vision sur le long terme

C’est nécessaire pour obtenir des résultats dans votre engagement, et c’est aussi ce qui permet d’encourager d’autres personnes à s’investir dans un projet ou une structure. Il faut cependant faire preuve de patience, car le travail de long terme est souvent invisible au début, et n’attire pas vraiment la lumière.

Enfin, cette liste n’est pas exhaustive, mais elle donne des critères objectifs et importants avant d’investir de l’argent ou du temps à une structure ou un projet. Ce qui est important, c’est de ne pas se laisser tenter/séduire par des campagnes de communication alléchantes avant d’avoir obtenu un minimum d’information sur les personnes qui portent un projet et sur le fonctionnement d’une structure. Il faut également se méfier de toute injonction culpabilisante au soutien, et des structures qui fonctionnent dans un entre-soi sur la base de copinage. 

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

Pourquoi le « conflit » entre les « décoloniaux » et les « intersectionnels » est complètement absurde (en 5 points)

Parfois, les débats entre les militants de l’antiracisme politique sur les réseaux sociaux, finissent en véritables shitstorms, et créent de grosses embrouilles menant à des ruptures brutales. Si l’existence de discussions divergentes est une chose plutôt saine dans la pratique militante, leur transformation en conflits peut fortement nuire à la création de lien social et à la progression de nos luttes, comme l’explique ici Rafik Chekkat, co-fondateur du site Etat d’Exception. Puis, outre leurs nuisances, ces querelles, lorsqu’on étudie de près les thèses politiques de chaque courant, n’ont pas tellement de sens. Explications :

  1. Les études et théories décoloniales ont été développées dans un contexte où la lecture des faits sociaux se fait de manière intersectionnelle.

En effet, comme son nom l’indique, l’intersectionnalité permet d’étudier les intersections qui existent entre les rapports de race, de classe et de genre, et cette notion est très importante pour les mouvements décoloniaux qui ont pour objectif principal de « penser la race » dans un contexte dominant où la question raciale est au mieux traitée sous un prisme moral, au pire reléguée aux angles morts et aux impensés du milieu militant.

  1. En réalité, personne ne « hiérarchise », mais tout le monde « priorise », et ce n’est ni choquant ni problématique.

Si on fait une analogie grossière entre les luttes politiques de classe, genre et race et liste de tâches, on peut distinguer ce qui est prioritaire (ou non) en termes d’urgence et d’importance.

eisenhower

D’après cette matrice d’Eisenhower, on peut déduire facilement qu’il est logique pour un mouvement qui prétend s’occuper d’antiracisme de déléguer les questions de genre et de classe à d’autres mouvements pour qui ces luttes sont au cœur de leurs préoccupations. Il est aussi aisé de comprendre que selon les individus et leur sociologie, les urgences varient. Il est d’ailleurs dans l’intérêt de tous les militants et toutes les militantes que chacun.e se concentre sur le domaine là où iel se sent lae plus efficace/utile. En effet, déléguer une lutte, ou la reporter dans le temps surtout dans un contexte « critique » (dans le sens où certaines revendications ne peuvent pas exister si d’autres plus fondamentales ou prioritaires n’ont pas été satisfaites), cela ne signifie absolument pas qu’il faut l’abandonner ou l’ignorer, mais plutôt qu’il faut installer un environnement favorable pour qu’un maximum de luttes obtiennent gain de cause.

  1. Il est tout à fait possible de se revendiquer à la fois « décolonial.e » et « intersectionnel.le »

…Puisque d’une part, il n’y a aucune contradiction dans le fait de penser que les rapports de race structurent ceux de genre et de classe (prisme décolonial) avec le fait de penser que les oppressions de genre se croisent avec les oppressions de race et de classe (prisme intersectionnel), et d’autre part, aucun.e militant.e et aucun.e organisation n’est propriétaire de chaque « lecture » ; les résultats de recherche en sciences politiques et sociales peuvent être donc utilisés et récupérés par n’importe quel.le militant.e qui en ressent la nécessité (au cas où il faudrait encore le préciser).

  1. Les injonctions à articuler la question de race avec celle de classe et/ou celle de genre viennent bien [trop] souvent de personnes qui ont tendance à la négliger ou à en faire une question optionnelle…

…alors que dans les faits, les militants de l’antiracisme politique ont été précurseurs au niveau de l’action « d’articuler », contrairement à la gauche radicale (qui est majoritairement blanche, rappelons-le) qui continue à invisibiliser la question raciale au profit de la question de classe, quand bien même ce ne serait pas dans son intérêt de le faire (on a toutes et tous connu les militants de gauche qui nous crachent dessus quand on parle islamophobie, mais qui reviennent la bouche en cœur dans les quartiers populaires et ghettoïsés lorsqu’il faut gratter des voix pour les élections ou de la chorba pour le Ramadan). Il arrive aussi que certains militants de l’antiracisme politique, qui se revendiquent plus du courant intersectionnel que du courant décolonial, en viennent à « diluer » la question raciale, pour des raisons « stratégiques » ; une méthode qui peut se révéler coûteuse en termes d’autonomie. Ce n’est, bien entendu, pas cette stratégie qui est condamnable, mais plutôt l’injonction à la dilution qui pèse lourd sur les épaules des militants de l’antiracisme politique qui creuse les divergences sources de conflits ; car ces divisions ne profitent pas à l’antiracisme, mais bien aux personnes pour qui cette lutte n’est pas vitale, voire même n’est pas dans son intérêt (militant.e.s de la gauche blanche).

  1. La confusion entre « intersection » et « superposition » des oppressions conduit vers des débats où il devient difficile de faire preuve d’écoute et/ou de bienveillance…

…Et cela peut s’avérer extrêmement dangereux. En effet, si lors de croisement d’oppressions, la personne doublement, triplement, voire plus opprimée peut être dans une souffrance plus grande qu’une personne qui ne subirait « qu’une seule » oppression, ce n’est pas toujours le cas (exemple : crime policier raciste reste plus violent que le harcèlement moral et sexuel d’une femme racisée). Puis l’analyse intersectionnelle des faits sociaux n’a pas pour objectif d’organiser un « concours des oppressions » déplacé, voire effrayant, où chacun.e scruterait qui est assez « safe » ou non, qui est assez « déconstruit » ou non, qui est assez « concerné » ou non, comme si la pertinence d’un propos comptait moins qu’un story-telling dénué de fond et de sens, mais émis par une personne validée par la « police militante ». Cette « chasse aux mauvais militants » est révélatrice de dérives ultra-libérales et d’un élitisme au sein d’un milieu qui se revendique pourtant de l’égalité et de la dignité pour tous et toutes, et risque clairement de créer un climat complètement anxiogène où le harcèlement et les situations de violence diverses et variées risquent de se généraliser.

Finalement, il apparaît clairement que l’opposition entre les mouvements intersectionnels et décoloniaux est complètement artificielle, inutile, voire même nuisible et contre-révolutionnaire ; si les divergences d’opinion sont légitimes, les faux débats ne sont que le résultat du racisme combiné à l’ultra-libéralisme structurant nos sociétés, et donc nos espaces militants qui en font partie intégralement. Ainsi, la solution à ce « faux » conflit, est bien sûr de se rendre compte de sa superficialité, mais aussi de comprendre qu’en plus de « checker ses privilèges », il faut aussi accepter que les luttes politiques sont d’abord des affaires d’intérêts, et que même si en tant que groupe social nous avons des intérêts convergents, ce n’est pas forcément le cas de chaque groupe militant.e pris individuellement.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

De la notion de consentement

On croit souvent [à tort], que la notion de consentement n’existe que dans le cadre de la sexualité. C’est d’ailleurs probablement [en partie] pour cette raison que la volonté récente de la secrétaire d’Etat aux droits des femmes Marlène Schiappa de faire appliquer les séances d’éducation à la vie affective et sexuelle inscrites dans la loi depuis 2001 a créé une vive polémique parmi les parents d’élèves. 

En réalité, la notion de consentement est bien plus large, car elle inclut 2 choses : le fait de pouvoir accepter ou refuser une action de l’autre sur soi sans craindre des conséquences néfastes sur soi, et le fait de respecter le refus de l’autre sans le lui faire payer. On retrouve cette notion dans pleins de situations de la vie quotidienne, sans pour autant qu’il soit question de sexualité.

Par exemple, insister lourdement pour que quelqu’un soit présent à un événement, quand bien même cette personne aurait clairement refusé, et voire expliqué son refus, c’est ne pas respecter son choix. Mettre à l’écart quelqu’un, et/ou lui faire payer ses choix, parce qu’il refuse de se conformer à des règles officieuses, c’est pareil. Faire une demande en mariage surprise, ou organiser une fête surprise, sans s’assurer que la personne appréciera, c’est en quelque sorte, passer outre sa volonté, son consentement. Forcer un enfant à faire la bise à des adultes alors qu’il refuse aussi. Dans tous les cas cités ici (il y en a plein d’autres), on inflige des violences à autrui, par non-respect du consentement, et souvent par méconnaissance de cette notion. Pourtant il n’est pas question de sexualité dans ces situations ; et bien que le sexe sans consentement (qui est considéré comme un crime, le viol) soit bien plus violent que ces exemples, les situations où l’on ne respecte pas le consentement d’autrui ont un impact négatif sur la psychologie de la personne lésée.

C’est pourquoi il est vital d’inculquer la notion de consentement le plus tôt possible, en effet ; non seulement cette notion est primordiale pour prévenir contre les viols mais elle permet aussi de limiter aussi toutes les autres micro-agressions, souvent racistes et sexistes, qui pourrissent le quotidien de nombreuses personnes.

 

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

Comment lutter concrètement contre le viol (4/5)

Précédemment, nous avons constaté que le crime du viol était à la fois banalisé par la culture du viol et quasi impuni par la justice. S’il est malheureusement difficile de convaincre de ne pas violer, et encore moins possible de se rendre justice soi-même, il est néanmoins possible de s’émanciper de la culture du viol sur le long terme, et sur le court terme de donner de la force aux victimes présumées ou avérées de viol.

Parmi les solutions qu’on peut déployer immédiatement lorsqu’une victime de viol se confie sur ce qu’elle a subi, c’est déjà l’écoute de son témoignage. Il est essentiel de créer un espace de soutien où on ne remet pas la parole de la victime en question, et surtout de faire en sorte que la victime ne soit pas confrontée à son agresseur. C’est une condition essentielle pour permettre à la victime de se reconstruire.

Ensuite, sur le plus long terme et de manière collective, il est essentiel de créer des espaces basés sur la bienveillance où l’on peut former des femmes à l’autodéfense en cas de tentatives de viol et consolider une sororité où la notion d’empowerment serait au centre des préoccupations ; c’est ainsi qu’on peut renforcer des liens de solidarité afin de lutter contre le viol et toute forme d’oppression sexiste.

Puis, lorsqu’on a construit une sororité assez puissante, on a les moyens de transmettre l’éducation populaire autour de la question du viol afin de s’émanciper de la culture du viol et permettre à la société de s’en débarrasser. Cette éducation doit se faire le plus tôt possible afin qu’elle soit efficace, et il est important de valoriser des productions avec des rôles modèles où les relations entre les hommes et les femmes sont basées sur le respect et le consentement. En effet, aujourd’hui, s’il existe une éducation sexuelle qui informe sur les risques de grossesses non désirées et d’IST, il y a encore trop peu d’information au sujet du consentement, alors que la culture du viol envahit nos écrans et notre quotidien.

Finalement, comme l’institution judiciaire ne suffit pas pour combattre le viol, il est nécessaire de trouver d’autres moyens de reconstruction pour les victimes, mais il est aussi surtout impératif de remettre en question la procédure judiciaire dans les affaires de viol. En effet, les suspects de viol sont présumé innocents, ce qui signifie que c’est à la victime de prouver qu’elle a été violée, ; ce qui, de facto suppose que la victime ment tant qu’elle n’a pas prouvé ce viol. La procédure est donc très violente, car la victime se retrouve confrontée à son violeur, elle doit montrer patte blanche en subissant des examens médicaux qui lui font bien souvent revivre son calvaire, et souvent, on utilise le passé de la victime présumée pour douter de sa parole. Cette enquête est donc presque aussi traumatisante que le viol lui-même car reprocher le passé d’une femme pour discréditer sa parole sur la question du viol, c’est un des mécanismes de la culture du viol.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

Pourquoi l’étude des affaires de viol uniquement sous le prisme judiciaire est insuffisante (3/5)

Précédemment, nous avons démontré que le problème du viol était un problème de société, qui relève principalement du système patriarcal dont toutes nos institutions sont imprégnées. Pourtant, lorsqu’une affaire de viol est rendue publique, bien souvent, on n’en commente que les péripéties judiciaires. Si, bien entendu, chaque cas de viol relève du droit pénal, les affaires traitées par l’institution judiciaire française sont loin d’être représentatives de la réalité globale en ce qui concerne la question du viol.

En effet, comme seulement 1 victime sur 10 porte plainte, 90 % des viols échappent au contrôle de la justice. De plus, comme les médias ne prennent en compte généralement que les affaires où la justice est saisie, ce traitement médiatique biaisé laisse penser que les affaires de viol ne sont que des faits divers sans lien, et non un problème global de société. Et c’est clairement ce (mauvais) traitement médiatique qui pose problème, car il dépolitise la question du viol.

Enfin, cette dépolitisation fait que les affaires de viol qui sont traitées en justice en appliquant strictement le droit, prennent rarement en compte la dimension sexiste de ces crimes et le rapport complètement déséquilibré entre un suspect et sa victime.

Finalement, puisque l’institution judiciaire est très inefficace pour condamner les viols et prend rarement en compte la domination du sexisme, les victimes ne sont pas protégées par la justice, notamment car les viols sont très difficiles à prouver, et comme les suspects sont toujours présumés innocents, le doute ne profite jamais aux victimes.

Ainsi, s’il est difficile de prendre le risque de condamner un innocent, commenter ces affaires sans respecter inconditionnellement la parole des victimes, c’est trop souvent alimenter le mythe sexiste des femmes qui portent plainte pour viol par vengeance ou pour attirer l’attention, et nourrit dangereusement la culture du viol.

On peut aussi se poser la question de l’usage du droit ; son application stricte sans prise de conscience du contexte sociétal serait-elle une fin en soi, ou alors ne serait-il qu’un outil à but émancipateur ? Car dans le premier cas, au mieux, on maintient un statu quo que l’on sait inégal, au pire on renforce les inégalités face au viol, et dans le second, on a les moyens d’inverser un rapport de forces défavorables aux femmes.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

De la violence de nos institutions

Relaxés. Pour « non-assistance à personne en danger ». Des policiers. Des représentants des forces de l’ordre censés protéger les citoyens et les valeurs de la République.

10 ans de procès. 10 ans d’attente. 10 ans que les familles des victimes revivent cette macabre journée à chaque audience. Sans que rien ne change. Sans que justice ne soit rendue. Avec pour seule constante, le faits relatés froidement dans les moindres sordides détails devant les familles endeuillées.

Froidement. Car aux yeux de notre justice, ce n’est que la « partie civile ». Un numéro de plus. Un dossier à traiter. Une affaire à clore. Rien de plus. Puis le verdict, glacial. Une claque. 10 ans pour rien, si ce ne sont les timides excuses des policiers du box des accusés. 10 ans d’enquête sans qu’on ne parvienne à expliquer les véritables circonstances de ce drame.

Puis, le choc. La rage et les larmes des proches encore plus meurtris par cette délibération, éclatent.

Et en face ? Rien. Seulement de l’indifférence. Aucune volonté de réconfort. Aucune humanité de la part de cet organisme censé nous protéger. Ce n’est qu’un jugement supplémentaire, après tout. Peu importe la violence qu’il engendrera.

Car oui, c’est bien de violence dont il s’agit. La brutalité du traumatisme subi par le cercle des victimes confrontées à l’insensibilité du système.

Avec le peu d’empathie que nous accorde notre appareil judiciaire, s’ajoute la peine du sentiment récurrent que la moindre de nos vulnérabilités peut réduire la valeur de notre vie à néant.

Hélas, on retrouve cette violence dans toutes nos institutions, qu’elles soient publiques ou privées.

On est d’abord un identifiant avant d’être chômeur. Prendre notre numéro de sécurité sociale devient plus urgent que de nous soigner lorsque nous nous retrouvons à l’hôpital. Être supposé délinquant d’origine africaine est un crime jugé plus sévèrement que celui de mettre la vie d’autrui en danger alors même que son rôle est de préserver l’ordre public.

Pourtant, nous savons que toute société nécessite des organisations fiables pour s’épanouir. Ainsi, pour retrouver la confiance de ses usagers, il est impératif de remettre l’humain au cœur des préoccupations de ceux qui détiennent le pouvoir, afin d’éviter que l’agressivité généralisée ne s’infiltre sournoisement dans notre quotidien.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

De l’effet « débandant » du bled

image

Voyage pour Alger, visite familiale, presque 2000 bornes. Tout ça pour rendre visite à la famille.

Détrompez-vous, l’idée de retrouver les miens à l’occasion de la fête de l’Aïd-el-Fitr (عيد ال فطر) me réjouit. Cependant, il est toujours difficile pour moi de m’adapter au néo-conservatisme algérien.
Tenues jamais assez couvrantes, regards indiscrets, gêne constante…Puis constater que les mentalités deviennent de plus en plus médiévales.
Mais passons. La plus grande frustration est de voir ce qu’il y a de magnifique dans ce pays et qui est ruiné ou peu exploité par le peuple.
Le manque de civisme, la violence sous-jacente, l’oubli de la dimension spirituelle de la religion, tout ceci laisse un constat amer de l’Algérie d’aujourd’hui.
La fierté et la combativité de ce peuple auquel j’ai l’honneur d’appartenir du fait de mes racines, me manquent. Peu à peu, la fraternité, l’engagement que l’on connaissait dans le combat mené pour l’Indépendance, s’effritent au profit de l’angoisse, la frustration et le matérialisme.
Tant de richesses et de chaleur humaine détruites par des peurs qui deviennent obsessionnelles.

Certes, le pays vient de loin (colonisation & terrorisme), ce qui explique ce repli mais ne l’excuse pas.
Oui, il ne faut pas se laisser coloniser et maltraiter à nouveau, mais NON, on ne doit pas céder à la panique.
Voilà ce que je ressens à chaque fois que je pose un pied sur la terre de mes aïeux, un mélange d’euphorie et de fierté qui laisse vite place à un violent désarroi.
D’où l’effet « débandant » dont je parle dans le titre de ce billet.
Oui, mon coeur est celui d’une pauvre gamine à qui on explose un magnifique ballon de baudruche multicolore lorsque je prétends me ressourcer auprès des miens.
Ou celui d’une quadra frustrée par les piètres performances de son mari/amant ou des deux.

تحياء الخزائر

image