Témoignage abstention : « Même avec un vote électronique, je n’irai pas cliquer. Je ne veux pas voter pour des promesses, mais pour des actions. »

Temps de lecture : 2 minutes

Sonia, Professeur d’anglais et français langue étrangère, 38 ans

« J’avais entamé des études de cinéma, médias et communication. Puis j’ai appris sur le tas le métier de professeur à l’étranger et j’ai tout de suite adoré. Au lycée, j’étais une élève rebelle, j’avais peu de difficultés, mais je ne supportais pas le cadre strict de l’école. Même aujourd’hui en tant que professeur, je le trouve trop rigide.

Je suis quelqu’un de très créatif, j’ai besoin d’être sur tous les plans, c’est pourquoi j’ai beaucoup de projets (écriture, médias, réalisation).

La dernière fois que j’ai voté, c’était au premier tour des présidentielles en 2012, c’était pour Bayrou, pour ses positions sur la Palestine et parce qu’il me semblait être le candidat le plus « moral » de cette élection. Au 2ème tour, je me suis abstenue car il était impensable de voter Sarkozy ou Hollande pour moi.

Je ne vais jamais voter blanc, car ces bulletins ne sont pas pris en compte et je ne vois pas l’intérêt de me déplacer pour ça.

Faut vraiment refaire toutes les institutions, rien ne va. Je le vois en tant que prof. Par exemple, lorsque j’enseignais en Jordanie, je me sentais vraiment impliquée dans la réussite de l’élève, alors qu’en France on va juste me demander d’être assidue, mais pas de m’intéresser à mes élèves.

J’ai l’impression d’avoir régressé en tant que prof tellement l’école est ghettoïsée. Je n’ai toujours pas Internet dans ma classe, je suis mal payée en tant que contractuelle (et souvent en retard), on me restreint même sur le nombre de feutres que j’utilise ! On se sent vraiment abandonné par l’Etat dans le 93. Ma fille qui est au collège a perdu le niveau d’anglais qu’elle avait lorsqu’on vivait à l’étranger. J’ai aussi l’impression d’avoir perdu mon niveau de vie, et de mon « standing » en revenant en France.  Je ne me reconnais plus dans la France dans laquelle j’ai grandi. J’ai peur pour l’avenir de mes enfants, je pense qu’ils ne pourront pas grandir en paix. Trop d’injustices, et je pense que ça n’ira pas en s’améliorant. En plus, on a complètement perdu notre crédibilité à l’international.

J’irai voter le jour où il y aura un candidat vraiment représentatif du peuple, où nous, les bi-nationaux, ne seront plus considérés comme des citoyens de seconde zone. J’aimerais que mon pays soit plus ouvert, qu’il accepte l’Autre comme une richesse, et non comme un parasite. Je ne supporte la division qu’on nous inflige afin de camoufler les vrais problèmes. Il nous faut un super-héros.

Pour moi, ceux qui rejettent la faute sur les abstentionnistes sont tout simplement des connards. C’est trop facile de nous culpabiliser sans une once d’empathie, quand on a sa place au chaud.

Même avec un vote électronique, je n’irai pas cliquer. Je ne veux pas voter pour des promesses, mais pour des actions. J’ai envie de dire à nos politiques : « fais d’abord, et après je vote pour toi ».  Le problème, c’est qu’ils n’osent plus agir. J’en ai marre qu’il n’y ait jamais de référendum sur les questions importantes, et de subir leurs interventions télévisées pour justifier leurs bêtises. Je ne veux pas les voir à la télé, mais qu’on me demande mon avis.

En tant que militante, je suis conscientisée, mais malheureusement, le citoyen lambda, souvent mal informé, est lobotomisé par ces interventions stériles. J’ai beaucoup milité, dans des événements, structures et collectifs divers. »

 

 

 

Témoignage abstention : « Si je ne vote pas, c’est parce qu’au-delà du fait que j’estime sincèrement qu’une espèce dite intelligente n’a pas spécialement besoin de dirigeants, je trouve le système électoral un peu trop hypocrite à mon goût pour jouer le jeu. »

Temps de lecture : 3 minutes

Héloïm, 26 ans, écrivain

 

« J’ai 26 ans, je suis un jeune écrivain non rémunéré (la recherche d’éditeur est un long chemin), je vis pépère dans mon petit appart payé par le RSA et un coup de main familial occasionnel. Je suis devenu écrivain un peu par hasard. Je m’ennuyais un jour de pluie, et après avoir écrit 200 pages, je me suis dit que c’était une occupation pas plus con qu’une autre. J’écris des romans dans le genre fantastique et science-fiction et j’envisage de les traduire en anglais car il y a peu d’éditeurs français pour ce genre littéraire. Si on devait résumer mon parcours scolaire en un mot, ce serait « chaotique ».  J’étais en terminale scientifique quand j’ai décidé en plein milieu de l’année scolaire d’arrêter pour voyager un peu. Puis j’ai passé un DAEU en littéraire (Diplôme d’Accès aux Etudes Universitaires). J’ai fait un peu de fac de lettres, mais ça m’a vite gonflé.

Au niveau de mon engagement, je participe à la vie de mon quartier qui est particulièrement calme, ce n’est donc pas très enrichissant. J’estime que l’engagement politique passe surtout par le dialogue et l’entraide.

Si je ne vote pas, c’est parce qu’au-delà du fait que j’estime sincèrement qu’une espèce dite intelligente n’a pas spécialement besoin de dirigeants, je trouve le système électoral un peu trop hypocrite à mon goût pour jouer le jeu.

Entre la non prise en compte des votes blancs qui sont pourtant la base d’un mouvement démocratique (entendre, si le peuple demande à ce qu’on lui foute la paix, on l’écoute et on part) et le fait qu’il n’y a que trois quatre groupes de faux ennemis qui tournent en boucle dans les médias pendant les « élections » , je ne vois franchement pas où se trouve l’utilité d’un bulletin de vote.

Je pourrais m’attarder sur le fait que, au final, peu importe qui dirige officiellement seul ceux qui ont du pognon s’en sortent gagnant dans un système capitaliste, mais j’ai 39 de fièvre et la perspective d’une migraine de plus ne m’incite pas à me lancer sur la stupidité de notre modèle économique.

Ce système est complètement malade. Au niveau des conditions et droit de travail, dès qu’on l’ouvre un peu trop, ça réagit mal dans les chaumières. L’objectif des entreprises aujourd’hui, c’est le pognon pas le progrès. Le pire c’est que cette mentalité se retrouve même dans les endroits où l’objectif n’est pas de faire de l’argent, comme dans les médias par exemple. Dernièrement, ils ont tous fait la pub du dernier Star Wars au lieu de couvrir la loi de transparence fiscale qui aurait dû être votée à l’Assemblée. Et c’est purement volontaire, le public de Star Wars n’ayant absolument pas besoin que l’on fasse de pub pour faire la queue. C’est une forme de censure moderne que les gens semblent accepter beaucoup trop facilement. Puis avec l’état d’urgence, c’est un peu le far west en ce moment. Je suis tout à fait d’accord pour dire que c’est une honte, mais j’ai le sentiment que la grande majorité se satisfait de se croire protégée par les forces de l’ordre. Tant que ça ne concerne que nos voisins on n’a pas le réflexe d’observer ce qu’il se passe vraiment. Ils [les membres du gouvernement] vont pouvoir dégager tous leurs opposants (qu’ils soient dangereux pour eux ou juste amusants) et ils le feront au son des applaudissements. Ça me déprime mais tant que la majorité suivra le mouvement docilement, à part leur dire qu’ils finiront par le regretter tout en leur citant mille exemples, je ne vois pas trop quoi faire. »

 

Témoignage abstention : « Au fur et à mesure des campagnes, je me suis rendu compte que les gens votaient souvent « à l’aveugle » sans connaître vraiment les candidats et leur programme. C’est pour ça que le vote est inutile aujourd’hui. »

Temps de lecture : 4 minutes

Franck, Comédien

« J’ai eu mon bac S mais ça ne me plaisait pas trop. Je me suis orienté vers la fac de lettres avec le projet de devenir prof d’université, mais je trouvais que c’était beaucoup d’efforts pour un métier qui m’attirait moyennement (8 ans d’études + CAPES + agrégation). Alors j’ai décidé de me consacrer pleinement à ma passion qui est le théâtre et de devenir humoriste.

Politiquement, j’ai été longtemps en faveur de l’idéologie dominante, qui est celle du libéralisme exacerbé, surtout durant mes études en Angleterre. Aujourd’hui, je donnerais des claques à la personne que j’étais il y a 15 ans et je comprends les anarchistes qui bloquaient la fac contre la loi LRU. A l’époque, je légitimais que cette loi était votée par des élus. En même temps, ils respectaient leur programme alors qu’aujourd’hui ils s’assoient sur leur programme, surtout Hollande. Le pire, c’est qu’ils font la morale aux autres sans balayer devant leur porte.

Je me suis déjà engagé au sein de ma fac afin de défendre mon UFR (Unité de Formation et de Recherche), c’était mes débuts au niveau de l’engagement. Cette expérience ne fut pas très probante, mais elle a quand même permis de limiter la casse au niveau des intérêts des étudiants.

Puis en 2007, je me suis encarté au Modem car je trouvais le discours de Bayrou raisonnable, progressiste et pragmatique. Il proposait selon moi une alternative crédible, d’ailleurs son score a été plutôt bon en 2007. Puis j’ai réalisé malheureusement qu’il faisait beaucoup trop de compromis. Au départ, il y avait plein d’utopistes et encore peu de professionnels de la politique (pas comme à l’UMP ou au PS). Or, ceux qui tiennent les rênes du Modem sont des professionnels de la politique. Ce qui m’a définitivement dégoûté, c’est quand j’ai entendu une candidate de mon parti dire que le programme servait juste à être élu et qu’après, on pouvait s’asseoir dessus. Puis, il y a aussi eu tous les trucs délirants qui se sont déroulés sous mes yeux. Comme des candidats négociant leurs places avec des adversaires politiques, ou des candidats parachutés d’autres partis. Il y avait aussi des gens qui se taisaient et avalaient des couleuvres parce que leur travail dépendait des adversaires. Il fallait toujours magouiller pour monter des listes. On a même eu une tête de liste qui insultait et harcelait les autres candidats via des commentaires de blogs de campagne. Les autres adhérents l’ont quand même couverte à cause du siège qu’elle occupait au conseil régional. C’est dommage car on était une liste indépendante. J’ai compris que sans ce fonctionnement non-éthique, on n’aurait jamais pu se présenter, j’en suis donc venu à la conclusion que le système politique actuel ne rendait éligibles que les « pourris ».  Même s’il y a quelques exceptions parmi les élus, elles sont trop rares. J’ai essayé de faire le ménage mais je n’ai pas réussi, donc je suis parti.

Au fur et à mesure des campagnes, je me suis rendu compte que les gens votaient souvent « à l’aveugle » sans connaître vraiment les candidats et leur programme. C’est pour ça que le vote est inutile aujourd’hui.

Je ne vote plus au second tour, ce serait choisir entre la peste et le choléra sauf en 2012 où j’ai voté par défaut pour Hollande et contre la campagne immonde et islamophobe de Sarkozy. Je ne blâme pas les gens qui votent FN, je préfère leur expliquer que ce n’est pas mieux que les autres partis. Aujourd’hui ils ont beaucoup d’élus dans l’opposition dans les conseils régionaux, ce qui est pire que s’ils avaient gagné une ou deux régions, car ils n’auront pas l’occasion de mettre les mains dans le cambouis et n’auront pas donc la possibilité de prouver leur incompétence au peuple.

Je serais capable de voter pour un candidat qui fait moins de 1% juste pour troller, Cheminade par exemple. Je n’exclus pas l’hypothèse de me présenter moi-même, en mode Coluche, pour que les gens rigolent, que ça serve de catharsis et que tout le monde réalise que les élections sont une mascarade.

Je ne vois pas d’issue à ce problème. Il y a trop de verrous dans le système, l’éducation est tellement démantelée que le peuple n’a presque plus les moyens de s’en affranchir ou même de le critiquer. Je pense que même si on va dans le mur, le peuple ne s’en rendra pas compte car il se laisse dominer intellectuellement.

C’est pour ça que peu de gens contestent l’état d’urgence. Ils ont beau se faire exploiter par une oligarchie, ils laissent faire au nom de la peur. Ils n’ont pas le courage de résister et préfèrent se reposer sur les élus.

Ce qui pourrait marcher, ce serait la citoyenneté acquise au « mérite » où seuls ceux qui ont les prérequis nécessaires en termes d’éducation pourraient participer à la vie politique, ou alors des élus tirés au sort parmi une population répondant à des critères exigeants.

Je pense que le changement ne se fera pas par les urnes, et que les progressions de partis comme Podemos ou Ciudadanos en Espagne ne donneront rien, on l’a vu avec l’exemple de Syriza en Grèce, où Tsipras n’a pas eu le courage d’aller jusqu’au bout. Je pense qu’on ne peut rien changer si on n’est pas capable de se remettre soi-même en question.

Aujourd’hui, la seule chose que je parviens à faire c’est d’injecter des messages politiques dans mon travail de comédien, mais franchement, je ne sais pas si c’est vraiment utile. »

 

Témoignage abstention :  « Avec le mépris de toutes ces institutions, c’est donc logique pour moi de ne pas voter, les lois ne nous protègent pas. »

Temps de lecture : 4 minutes

Anastasia, 43 ans, mère de 3 enfants, coordinatrice sociale en recherche d’emploi

« Je venais du milieu blanc et bourgeois de l’agglomération lyonnaise avant d’arriver dans une cité de St-Denis dans les années 1980. J’ai pris une grosse claque, car la cité, c’est une micro-organisation qui coexiste avec le reste de la société. Il a fallu que je m’y intègre.

En primaire, j’étais une bonne élève, puis au collège, je suis devenue ce qu’on appelle une « décrocheuse ». J’avais donc peu de perspectives d’avenir. On m’a laissé le choix entre un CAP coiffure/esthétique, vente ou compta. Mes parents ont accepté les instructions des professeurs et de la conseillère d’éducation car ils faisaient confiance à l’institution de l’Education Nationale. Je me suis donc retrouvée en CAP comptabilité et administration. Mon père rêvait de me voir travailler dans un bureau, lui qui a été maçon durant toute sa carrière. J’ai obtenu mon CAP au bout de 4 ans. Je pensais que je ne l’obtiendrais pas le jour des résultats, alors je m’étais inscrite dans une formation pour faire de la photo, moi qui avais toujours été attirée par l’art. Je voyais l’école surtout comme un endroit de liberté où je pouvais rencontrer mes amis, pas comme une institution permettant de construire mon avenir. Même si j’ai aujourd’hui le sentiment que l’école de la République m’a abandonnée, j’ai quand même rencontré une prof de français en CAP qui m’a redonné confiance en moi. Au départ, on se détestait, mais elle m’a inscrite à mon insu à un concours de poésie en lisant mes textes. J’ai été finaliste et j’ai fini 3ème au concours. J’ai gagné un livre de Verlaine, et c’est comme ça que j’ai commencé à adorer la lecture. Je suis quelqu’un qui fonctionne à l’affectif, j’ai besoin qu’on me fasse confiance pour faire des efforts.

Après mon CAP, j’ai obtenu un stage à la MJC de St-Denis, car je n’avais pas envie d’aller en entreprise. J’ai fait partie du staff et j’ai bossé sur de super projets comme l’accompagnement de jeunes artistes durant les Francofolies.

J’ai décidé de reprendre les études pour passer un BEP. J’ai eu des conflits familiaux, j’étais donc à la rue, mais le lycée m’a beaucoup aidée car je m’étais assagie. L’économie et le droit m’intéressaient. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai cherché du travail. J’ai cumulé les missions d’intérim. Le monde du travail m’a dégoûtée. Trop de malhonnêteté. Trop de harcèlement.

Mon premier CDI, c’était dans le secteur de la logistique. J’ai pu évoluer, mon travail me plaisait même s’il était difficile. J’ai fini par démissionner à cause du harcèlement et je me suis retrouvée sans emploi. J’en ai profité pour me consacrer à mes enfants.

Ensuite, j’ai travaillé dans la vente, j’ai pu passer une validation de compétences et j’ai repris les études en bac pro logistique avant de donner naissance à mon 3ème enfant.

Grâce à ce diplôme, j’ai pu travailler en tant que secrétaire comptable. Mon employeur se permettait de m’humilier, tout en refusant de me licencier. Grâce à la CGT et à un avocat bénévole, j’ai obtenu gain de cause.

En 2010, j’ai trouvé un travail dans une association d’aide à domicile. J’y ai travaillé pendant 4 ans, puis on a été racheté par une entreprise qui se moquait de l’humain et ne cherchait qu’à faire du chiffre. Je suis partie car ça ne me convenait pas. J’ai fait un burnout et mon employeur m’a envoyé un avertissement alors que j’étais en arrêt maladie. On m’avait demandé de faire de la RH alors que je ne suis pas qualifiée pour cette tâche, j’ai donc refusé.

Depuis je suis en recherche d’emploi et je m’investis dans plusieurs associations. Cet engagement est logique pour moi, car je me sens méprisée par les institutions.

Ma fille est voilée, on la harcèle constamment pour sa tenue. Au lycée, où j’ai dû intervenir plusieurs fois. Elle a même envisagé d’arrêter ses études à cause de ça. Je me suis sentie humiliée le jour où une orthodontiste a refusé de la soigné parce qu’elle voulait garder son voile. J’ai voulu faire appel au CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France) mais elle n’a pas la force pour une procédure judiciaire. J’ai donc changé de médecin. Pourtant, ma fille est de bonne volonté. Elle a même déjà accepté de retirer son voile pour un stage, car ses collègues et ses responsables se sont montrés bienveillants envers elle.

Au Pôle Emploi, je cherche une formation pour orienter ma carrière vers l’associatif. A chaque fois que je m’y rends, on m’ignore, on refuse de me donner les infos et les documents nécessaires, tout en me méprisant. Je suis consciente que ce mépris n’est que la conséquence du manque de moyens pour faire leur travail correctement. En attendant, c’est moi qui paie les pots cassés. J’ai quand même la chance d’avoir l’énergie et les contacts nécessaires pour pouvoir me défendre, mais tout le monde n’est pas dans mon cas.

Avec le mépris de toutes ces institutions, c’est donc logique pour moi de ne pas voter, les lois ne nous protègent pas. Le vote blanc est inutile, car l’acte de voter n’est plus synonyme de liberté, mais d’arnaque dans ce contexte. On n’est plus respectés, écoutés ou même entendus. On n’est plus, tout court. A croire qu’on n’existe pas. La carte d’électeur, c’est le trou noir. J’ai voté jusqu’aux européennes de 2014, puis la victoire du FN à ces élections m’a définitivement écœurée des élections.

Le seul moyen de me conduire jusqu’aux urnes aujourd’hui serait de me payer. Je suis dégoûtée par tous ceux qui récupèrent nos luttes pour leurs intérêts politiques. Ils mendient des voix auprès de militants associatifs comme moi, puis après nous conseillent d’aller demander des subventions aux fondations des entreprises.

Bien sûr, j’adhère à une partie du discours d’un parti comme le NPA. Mais le problème lorsqu’on vote pour des candidats qui ont de réelles convictions, ils se font vite pourrir. Je serais prête à voter pour des organisations citoyennes du style « Podemos » en Espagne, et travailler avec des candidats qui me ressemblent. Je ne rejette pas les « élites » du système, à condition qu’ils aient une réelle volonté de servir les autres, et pas leurs intérêts.

Aujourd’hui aucune loi n’est respectée, mais elle est instrumentalisée par ceux qui détiennent le pouvoir. 10500 lois, 12700 décrets, 7400 traités et 17400 textes communautaires. Pourtant, on n’arrive pas à s’en sortir. Il y a aussi des lois qui datent du régime de Vichy et personne n’a pris le temps de les abroger. »

 

Témoignage abstention : « Ma vie a beaucoup plus été changée, en mieux, par Steve Jobs, Bill Gates, et aussi par des artistes, des cinéastes, des écrivains, des gens qui ont eu une vision, un projet, une grande idée, qui se sont sentis investis d’une mission. »

Temps de lecture : 6 minutes

Antoine, humoriste et auteur, 33 ans

Je crois que je n’ai pas voté depuis 2002.

Le « chantage au FN » pour inciter les gens à voter, j’ai fini par intégrer que ça faisait partie du jeu. J’ai découvert ça y a un moment.

J’ai jamais aimé le FN, donc, ça me gênait pas de pas voter pour lui.

J’avais donc que la droite, la gauche ou le centre.

La droite m’a débecté assez vite, notamment à cause de la Sarkozie qui avait une vision de l’Etat pas assez grande à mon goût. Ça manquait de vision nationale et humaine, c’était géré façon entreprise, je n’aimais pas ça.

Me restait le centre et la gauche.

Pendant un moment, je me suis tâté, j’ai hésité sur Bayrou, avant de me lasser de son numéro de Sage Sur La Montagne.

Restait la gauche et l’extrême-gauche. J’ai vu l’extrême-gauche pactiser avec les islamistes dès 2007. J’ai tourné les talons en jurant.

Restait la gauche. Mais alors bon… Dans le genre « ça fait pas rêver »…

Ségolène Royal faisait une campagne de cruche, les lieutenants étaient des vieux mitterrandiens, soit le courant qui avait fait exploser le chômage de masse… Ça ne me disait rien. Du coup, j’ai commencé à plus avoir envie de rien. Ça me déprimait.

Mais dans ce cas, pourquoi ne pas voter blanc ou pour des listes indépendantes quand il y en a ?

Parce qu’il y a eu l’iPhone.

J’ai arrêté de croire en la politique quand j’ai découvert l’IPhone.

Sans déconner, c’était le plus incroyable symbole de la déconfiture politique.

La révolution, le changement de vie, l’accélération de mon niveau personnel, ça a été Internet, la technologie accessible, la communication qui s’accélère

Ma vie a beaucoup plus été changée, en mieux, par Steve Jobs, Bill Gates, et aussi par des artistes, des cinéastes, des écrivains, des gens qui ont eu une vision, un projet, une grande idée, qui se sont sentis investis d’une mission.

On peut dire ce qu’on veut des entrepreneurs, mais on ne peut pas leur retirer leur envie de changer ce qui les entoure.

Moi, j’ai besoin de ça.

Voir en face de moi quelqu’un d’enthousiaste, qui me propose un VRAI changement.

Et puis, il y a eu ma prise en main personnelle. Je me suis mis à bosser comme un chien, à vouloir moi changer ma vie, puisque personne dans mon pays ne se proposait de l’améliorer vraiment pour moi.

Donc, une fois que j’ai commencé à hausser mon niveau de vie tout seul, j’avais plus besoin des politiques.

J’ai créé des tonnes de trucs, je me suis concentré sur mon élévation sociale et mon confort financier, en me disant que de toute façon, entre Ségo et Sarko, rien ne changerait autour de moi si je n’en étais pas le principal acteur.

Je ne vois plus l’intérêt de voter, puisque ça n’aboutit qu’à un statu quo modifié à la marge. Les politiques n’ont pas plus de pouvoir que ça.

Tant que le statu quo est préservé, c’est à moi de me bouger pour améliorer mon sort.

Du coup, c’est ce que j’ai fait.

Je retournerai voter si je sens le statu quo en danger.

Je n’ai pas voté blanc parce que ça sert concrètement à rien.

Les gars disent « blanc » et puis voilà.

Une fois que tu as fait le deuil d’une influence positive de la politique dans ta vie, et compris que la seule personne capable d’améliorer ton existence, c’est toi, tu ne vois plus l’intérêt d’aller voter.

Et en plus, je trouve que le niveau baisse continuellement, ça ne va pas me faire revenir. L’extrême-droite se fascise de plus en plus, l’extrême-gauche s’islamise de plus en plus, la droite devient de plus en plus arrogante en mode petit patron, et la gauche devient de plus en plus incompétente et déconnectée du monde réel.

Que penses-tu de ceux qui essaient encore d’envoyer les abstentionnistes aux urnes ou qui incitent à voter contre le FN ?

J’en pense qu’ils perdent leur temps, tout simplement.

Je les comprends, ils ont envie d’un bien-être collectif. Mais je pense qu’ils perdent leur temps, bouffés par une idée qui leur a été tellement rabâchée qu’elle est devenue vide de sens.

« Faut voter ». D’accord, mais pour qui ?

On a le choix entre les escrocs, les débiles, les fachos et les collabos.

Super.

Et tu ne penses pas qu’il y a un problème au niveau du système politique ?

Il y a peut-être un problème au niveau du système électoral. Mais ça m’a poussé à réfléchir à d’autres systèmes.

J’ai retenu deux options qui m’ont paru pas si mal.

J’ai longtemps rejeté les deux pour des raisons idéologiques, en fait, je pense que ça vaudrait le coup de se pencher dessus.

La première, c’est le tirage au sort d’une assemblée.

Parmi des gens qui n’ont pas de casier judiciaire, évidemment.

Nos 500 députés et des brouettes tirés au sort, avec évidemment une phase de transition d’un an pour leur permettre de s’adapter à leur nouvelle vie.

« Chère ******, vous serez député dans 12 mois. Au boulot »

Un truc du genre.

La deuxième option, c’est utilisé un peu partout dans le monde, c’est la monarchie parlementaire.

Le parlement pour le côté démocratique, le roi ou la reine pour l’incarnation du pouvoir, du sentiment d’appartenance nationale et de la hiérarchie auquel le pouvoir élu doit rendre des comptes.

Si on y réfléchit bien, Cameron, il a des comptes à rendre à la Reine. Et les anglais adorent leur Reine.

Cela me semble pas mal, parce que je crois qu’il y a un besoin d’avoir une figure qui incarne le pays. De Gaulle avait répondu à ce besoin-là. Y avait un côté grand-père qui a rassuré pas mal de monde, et qui rassure encore. Et le FN à 30%, c’est aussi une demande d’avoir une histoire nationale.

Avec des traditions, du décorum, etc…

Il ne fait pas « rêver », Hollande.

Une figure nationale, ça fait rêver.

Disons qu’il manque un symbole. Que les gens puissent aimer leur pays à travers leur dirigeant. Sarko, tu l’aimes pas, du coup, tu n’aimes pas ton pays, tu n’es pas content d’être là, ou tu n’as pas envie de t’investir. Mais un roi, qui a été éduqué depuis qu’il est bébé à aimer son pays, il peut transmettre cette affection dont les gens ont besoin, et transcender quelque chose. On ne me fera pas croire que la couronne britannique est gouvernée par des cyniques qui n’en ont rien à foutre.

Ça se sent. Le peuple le sent, et ça les transcende. Un peu plus que nous, en tout cas. Les britanniques sont fiers d’être Britanniques, les français sont au mieux franchouillards. Tu vois la nuance ?

Le plus marrant, et c’est un point commun qu’on a avec les USA, c’est qu’on traite nos présidents comme des rois.

En fait, tu déplores un certain manque de leadership de la part de nos dirigeants…

Je crois qu’il y a un truc de cet ordre, en tout cas.

Avoir quelque chose de plus glorieux que François Hollande aux manettes.

Et tu ne crois pas que le peuple devrait s’autogérer ?

Non, je pense qu’il faut une figure de leader.

La liberté, y a plus de gens à qui ça fait peur que ça rassure.

L’autogestion, ça demande un esprit créatif, la capacité à reconnaitre ses erreurs, le fait d’assumer ses choix, etc…

Un leader, tu peux te décharger sur lui.

C’est un défi personnel, la liberté.

Y a des millions de gens qui n’ont pas envie de répondre à un défi personnel.

Par ailleurs, on reviendrait toujours au même point : qui prend  la décision finale ?

C’est une des arnaques du communisme : à la fin, y en a quand même bien un qui décide.

Tu ne penses pas que le rôle de l’Etat est aussi d’éduquer le peuple à s’autogérer ?

Que l’état éduque le peuple à se passer d’état, c’est quand même compliqué J

L’état réussit déjà à éduquer les citoyens à jouir de leur liberté sans entraver celle des autres, bon gré mal gré. On peut dire ce qu’on veut, on vit dans un pays libre. Je ne me suis jamais senti entravé par l’état, sauf peut-être par un too much administratif.

 

Qu’est-ce qui pourrait faire que tu te déplaces pour aller voter ?

Ce qui me ferait venir aux urnes, ça serait un candidat avec un véritable charisme.

Mais il y a un problème, c’est que pour être aimé du plus grand nombre, faut être consensuel. Donc mou.

Je pense qu’on est figé pour un moment. On va passer doucement d’une société intégratrice à une société communautarisée, mais c’est tout.

T’attends une espèce de « coup d’état » ?

Je n’espère pas un coup d’état, loin de là !

Je pense que la prochaine grande figure ne pourra émerger que d’un accident, par contre.

Pas d’un processus électoral

Je pense qu’une personnalité de vrai leader charismatique et visionnaire se révèle dans la douleur et la difficulté. On dit de quelqu’un que c’est un génie quand il résout un problème.

Les grands hommes de ce monde ont souvent été soit emprisonnés, persécutés, minoritaires, etc…

Ou alors des tyrans qui se sont révélés géniaux, mais c’est plus rare.

Ce qui a fait de De Gaulle cette espèce de personnage légendaire qui incarne la nation, c’est aussi qu’il est arrivé en héros triomphant du nazisme, soit de la pire idéologie du monde. Exilé, trahi, mais exalté, il revient, et avec les alliés, il fout les méchants de hors, enfin, tu vois l’histoire. Ça tape, ça entretient la légende. Je ne pense pas que De Gaulle, en 5 ème République, au 20h face à Pujadas, aurait suscité le même engouement.

Niquer Hitler, ça a plus de classe que de faire le 20h de Gilles Bouleau.

Donc je vois plus une grande figure émerger d’un accident.

En fait, mine de rien, la France d’aujourd’hui est plutôt confortable.

Y a pas d’adversité « globale »

Y a surtout des problèmes individuels

Quoique 30% de la population commence à voir l’islamisme comme le nouveau problème global, mais il n’est pas encore trop sur terrain.

Donc, avec un contexte relativement pépère, personne de fort ne va émerger par contraste.

Donc bon, pour moi, le choix va encore se résumer un bon moment entre voter pour le mec de la compta ou pour la meuf des RH. J’en n’ai RIEN à foutre. La France est devenue une société anonyme avec des dirigeants interchangeables.

La rupture ne viendra pas de 150 moyens : révolution, guerre civile, ou guerre.

Je ne vois rien d’autre.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que les Le Pen ont bien compris la demande de figure qui incarne.

 

Pourquoi il faut arrêter de réclamer du soutien via des messages groupés

Temps de lecture : 7 minutes

La tentation de cliquer sur « transférer » est grande, tellement ceci permet d’économiser quelques secondes de nos vies aux rythmes effrénés. Pourtant, j’ai souvent constaté que cette méthode est complètement improductive. Explications.

  • Ce type de messages empêche de créer du lien

Car il est difficile de faire preuve de sincérité sans vérifier au préalable si notre demande est recevable, et si, éventuellement ce soutien peut lui apporter. En effet, en envoyant un message groupé, on fait des injonctions, mais on ne formule pas une demande. On ne prend pas non plus le temps de s’intéresser réellement à l’autre (ne serait-ce que pour prendre de ses nouvelles) pour poser les bases d’un lien qui permettrait un soutien mutuel et constant.

  • Il y a peu de chances pour que le besoin réel de l’émetteur soit bien compris

Lorsqu’on ne se donne pas l’occasion de s’intéresser et de comprendre les besoins de son interlocuteur en « balançant » ce type de messages complètement impersonnel, on prend le risque de ne pas être compris à son tour. Encore une fois, il faut chercher à connaître les besoins de l’autre, en se donnant les moyens et l’opportunité de l’écouter, pour lui donner l’occasion d’accueillir et de comprendre les nôtres.

  • Le format du message groupé entrave la formulation d’une demande claire

Et oui ! Il est essentiel d’exprimer son besoin clairement et d’identifier le sentiment qui en découle pour formuler une demande claire (comme préconisé dans les principes de la communication non-violente). Un message transféré et non personnalisé ne permet pas de dérouler ce processus.

  • Réclamer des partages publics est contre-productif

Souvent, on envoie ce type de messages pour réclamer des partages publics, de manière plus ou moins implicite. En effet, si un partage public engage la e-réputation de son relais, elle ne garantit en aucun cas un engagement durable vis-à-vis de vous, de votre travail ou de votre contenu. C’est donc un risque à prendre pour la personne à qui on réclame ce partage, mais vous n’avez pas la certitude que ce risque engendrera un bénéfice.

De plus, si le nombre d’abonnés, de partages publics et de réactions est encore trop souvent perçu comme un indicateur d’influence et de pouvoir, ce n’est pas ainsi qu’on provoque des investissements et collaborations durables, ou même un taux de conversion satisfaisant.

  • Les leaders qui réussissent à obtenir du soutien régulièrement travaillent de manière invisible 80% du temps

Parce qu’iels sont familier.e.s avec le principe de Pareto ; c’est-à-dire qu’iels sont conscient.e.s que seulement 20% de leur travail donnera 80% des résultats positifs. Inversement, 80% des efforts fournis seront infructueux. Être à l’aise avec ce principe requiert énormément de patience et d’humilité ; et ces deux qualités sont essentielles pour obtenir une coopération à la fois active et durable.

En effet, la véritable puissance, c’est quand on n’a plus besoin de réclamer du soutien, et paradoxalement, elle s’obtient en construisant du lien, en allant vers les autres et en étant authentique ; tout ce que les injonctions au partage/soutien à travers des messages groupés ne permet pas.

Parmi les exemples de montée en puissance, il y a celui de Rania, administratrice de la page Facebook « Les p’tits plats palestiniens de Rania » et propriétaire du concept store Ardi : « Au départ, mes premiers clients ont été des associations où j’ai milité activement. Ensuite, ma page a sensibilisé un public non militant, curieux de découvrir la culture et la gastronomie palestiniennes ; ce qui est un de mes objectifs. C’est à partir de là que j’ai eu envie de créer Ardi. Je suis seule sur ce projet, pour avoir le contrôle à 100%, mais j’avais quand même besoin d’aide. Pour monter le plan de financement, j’ai été encouragée par mes proches et ma communauté. Mais pour que la campagne aboutisse, un simple partage sur les réseaux sociaux n’a pas été suffisant. J’ai participé à beaucoup de salons autour de l’entreprenariat, où j’ai rencontré énormément de professionnels inspirants qui m’ont guidée. J’ai dû sensibiliser 3 cercles ; celui de mes proches, celui des proches de mes proches, et enfin celui de ma communauté digitale. Avant de partager ma cagnotte publiquement, j’ai créé un groupe secret sur Facebook avec 50 à 80 personnes, 3 mois avant le lancement officiel. Je leur ai demandé de ne partager le lien uniquement via Whatsapp. J’ai ainsi récolté les premiers 4000€. Ne pas partager une cagnotte vide m’a permis de gagner en crédibilité et en confiance auprès de ma communauté. En effet, il s’agit ici de biais psychologique. J’ai toujours privilégié les messageries type Whatsapp, pour ne pas avoir à « spammer » les gens sur Messenger. Je n’ai pas eu besoin de contacter de gros influenceurs, même si certains d’entre eux m’ont soutenue publiquement, car ma communauté a relayé naturellement mon appel. Ma cagnotte a résonné jusqu’à Konbini et TV5 Monde. Je pense que la réussite de ma campagne de financement vient de l’entretien de liens de confiance avec mes proches et ma communauté, et du fait que j’essaie de faire preuve d’un maximum de transparence et d’authenticité dans mes relations. Ce sont des choses qui viennent avec le temps, et les rencontres IRL, que le virtuel ne peut remplacer. »

Il y a aussi celui de Liza, co-fondatrice du collectif décolonial de féministes nord-africaines Nta Rajel ? et influenceuse très active sur Twitter. « A la base on ne comptait pas monter de collectif, on parlait entre femmes nord-africaines sur Discord, puis on a lancé le #NtaRajel. Pour éviter la récupération raciste et sexiste de notre parole par certains hommes blancs, on a créé un compte officiel. C’est ensuite qu’on a décidé de fonder le collectif. Et la construction a été complexe. On ne le réalise pas vu de l’extérieur, mais il a fallu un an pour constituer un groupe stable autour de valeurs communes. Il y a eu beaucoup de désaccords, et de difficultés à cause de la charge mentale que représente le travail de monter un collectif. Beaucoup ont quitté le navire. On s’est retrouvées avec une toute petite équipe. A 6-7, on a été en mesure de mieux structurer notre vision et nos principes, notamment grâce à des réunions et des espaces d’échanges où on a su prioriser notre temps, notre énergie, et recruter les bénévoles en adéquation avec notre façon de fonctionner. Pour optimiser le succès de nos premiers événements, on a réfléchi en fonction des besoins urgents des femmes nord-africaines, et non en fonction de l’actualité ou des polémiques qui buzzent. C’est pourquoi nous avons choisi de travailler en non-mixité. On a priorisé les thématiques qui permettent aux femmes nord-africaines de se penser : la réconciliation avec l’idée de féminisme, reconstruire l’image de nos aïeules, les sujets tabous, et le patriarcat nord-africain. Aujourd’hui, nous avons encore beaucoup de travail : notre ligne politique est toujours en réflexion, même si nous nous basons sur une pensée radicale et révolutionnaire. Il y a encore par exemple la question des hommes maghrébins ; nous souhaitons trouver une troisième voie, autre que la récupération raciste ou les injonctions au sacrifice. »

Dans le cadre de sa campagne pour les municipales 2020, Yassin Lamaoui, candidat dans une ville en Essonne (91), chez qui on a pu observer une évolution positive de l’engagement de sa communauté en ligne, explique ceci : « Hors campagne électorale, il ne faut pas trop abuser des réseaux sociaux. En réalité, peu de choses se jouent dessus, ou même au conseil municipal lorsque l’on est dans l’opposition. Ce n’est donc pas là que j’estime devoir concentrer l’essentiel de mon énergie. On agit essentiellement en privé ; lorsqu’on connait des gens dans la précarité, on les aide, et lorsqu’on est témoin d’une injustice, on agit sans le montrer. On crée de la confiance, en utilisant le community organizing. C’est ainsi qu’on se fait connaître, et qu’on peut mobiliser, voire créer de l’engagement. »

Quant à Sarah Zouak, co-fondatrice de Lallab, association féministe et antiraciste lancée officiellement en mai 2016, c’est grâce à la réalisation de la série documentaire le Women SenseTour in Muslim Countries  que la communauté de Lallab est née. Le but de ces documentaires était de se réapproprier la narration et de valoriser des rôles modèles de femmes musulmanes, étant donné le manque de représentation positive de ces dernières. Elle commence à construire Lallab fin 2015, après un travail d’écriture et de documentation quotidien. Sarah est donc partie de zéro, si ce n’est de sa propre expérience du racisme et du sexisme en tant que femme musulmane vivant en France et de la création d’une petite équipe très soudée de femmes. La série documentaire a été un formidable outil pour rencontrer et fédérer les membres de la communauté de Lallab ; en effet, environ 25 000 personnes ont assisté aux projections du Women SenseTour in Muslim Countries  en France et en Europe, après avoir parcouru 1 ville différente en 40 jours. « Quand on me demande d’où sort notre communauté, j’explique à chaque fois qu’on est allé littéralement la chercher », explique Sarah. « Bien sûr que notre communication est très travaillée, mais l’essentiel du travail réside dans l’entretien du lien à travers plusieurs types d’événements (projection-débats, festival Lallabday, groupes de paroles, ateliers de formation, et nous ne communiquons pas forcément sur tout. » L’origine du succès de Lallab ne se limite pas à la notion de sororité, puisqu’elle part également de la volonté  de créer une organisation avec une approche à la fois antiraciste et féministe, en mettant les femmes musulmanes au cœur du projet de Lallab, et en travaillant sur leur identité, leurs revendications, mais aussi sur le projet de société, la valeur ajoutée au collectif pour un changement de paradigme dans le système politique français de lutte contre les discriminations. La première étape fut de construire une communauté de solidarité, en partie grâce à l’inspiration du récit d’autres femmes. Ensuite, Lallab a construit également une communauté d’expression et de savoir pour rendre visibles les vécus des femmes musulmanes et révolutionner les récits et narrations, via les portraits sur le magazine en ligne (qui rassemble plus de 30000 lecteurs par mois), mais aussi via des relais locaux sur le terrain (environ 500 partenariats avec des mairies, écoles, universités et associations). Le discours médiatique, en privilégiant la parole des femmes musulmanes arrive en dernier lieu. « L’objectif final de ce travail, c’est bien sûr la construction d’une communauté de pouvoir au niveau politique, pour que les femmes musulmanes puissent exercer librement leurs droits. Notre engagement s’inscrit dans la continuité d’un long héritage de luttes antiracistes et intersectionnelles. »

(Lallab est actuellement en pleine campagne d’adhésion pour financer un programme de formation, pour les soutenir et y participer, cliquer ici)

Finalement, on ne peut réclamer du soutien qu’en faisant preuve d’authenticité et en se préoccupant de manière sincère des personnes à qui l’on formule cette requête. En d’autres termes, il faut accepter de donner avant de demander à recevoir, et ceci, tout en étant prêt.e à accepter que la réciprocité ne soit pas systématiquement au rendez-vous. Dans tous les témoignages relatés ici, il y a une constante : celle de commencer par un cercle proche, puis de fédérer et de renforcer les liens autour de valeurs communes, avant d’élargir à une communauté plus large.

Pourquoi les grosses structures sont plus visibles que les autres

Temps de lecture : 2 minutes

On déplore souvent la distribution inégale des ressources, jusque dans notre tissu associatif, où là où certaines associations captent toute l’attention, d’autres meurent dans l’ignorance la plus totale. Pourtant, ce phénomène ne sort pas de nulle part, et est loin d’être insurmontable.

 

  • La preuve sociale fait que nous sommes naturellement attirés par ce qui est le plus visible

Nous supposons donc que plus une structure est visible, plus elle est influente et puissante, et donc efficace. Or, ce n’est pas forcément le cas.

…Et nous donnent l’illusion que les nombreuses interactions virtuelles se traduisent par des actions pertinentes sur le terrain. Si les réseaux sociaux représentent un outil intéressant pour produire des connaissances, communiquer, nouer des liens, et s’informer, la majorité du travail ne se fait pas sur cet espace.

  • Il y a des secteurs et des marchés plus porteurs que d’autres, car considérés plus « glamour » que d’autres

Soit parce qu’il y a une demande à la fois forte et urgente, soit parce que la friction à l’engagement est minime. Lorsqu’une structure répond efficacement à un besoin douloureux, urgent et reconnu, elle mérite pleinement son influence. Les structures qui peinent à se distinguer des autres ont souvent du mal à identifier le besoin de leur cible, et travaillent également sur une demande moins forte. Par exemple, l’aide aux plus précaires, l’accompagnement à la scolarité et à entrepreneuriat, la production de savoir (écriture, réalisation, recherche académique) sont des besoins importants et urgents, mais ne sont pas toujours perçus comme tels (sauf pour l’aide aux personnes pauvres) parce qu’ils demandent un engagement réciproque de la part de leur cible ; il faut lire, acheter, contribuer pour que ces actions aboutissent et aient un impact significatif. Ces secteurs nécessitent donc un travail de communication plus conséquent.

 

             S’il est de notre responsabilité individuelle et collective de donner force et visibilité aux structures qui nous semblent d’utilité publique, il ne faut pas non plus négliger le travail de communication qui permet de concilier perception et besoins des bénéficiaires d’une association.

Pourquoi l’argent ne protège jamais du racisme

Temps de lecture : 2 minutes

Il existe beaucoup de fantasmes autour l’appartenance à la classe bourgeoise lorsqu’on n’est pas blanc ; contrairement à ce que l’on pourrait croire, la possession de patrimoine n’atténue ni ne neutralise la charge raciale. En effet, l’intersection entre classe et race fonctionne de manière bien plus complexe. Explications.

 

  • Posséder des richesses n’est pas toujours visible, et même quand c’est le cas, ceci n’empêche pas le racisme

On peut très bien se faire contrôler au faciès, ne pas obtenir un logement qu’on a les moyens de payer, ou ne pas obtenir un emploi sur la base de préjugés raciaux, tout en appartenant à une classe sociale aisée.

  • Dans les milieux sociaux aisés, la charge raciale peut-être encore plus intense

Les personnes non-blanches ayant accès aux espaces de l’élite sont plus exposées au syndrome de l’imposteur, et sont aussi dans une situation particulièrement inconfortable lorsqu’elles sont ramenées à leurs origines. Cette charge raciale exacerbée a un impact négatif sur leur santé mentale.

  • Le rapport à l’argent chez les non-blancs est différent, notamment parce que le racisme précarise, mais pas seulement

Là où les personnes blanches et bourgeoises apprennent à investir, épargner et placer leur argent de manière à faire fructifier leur patrimoine, les comportements financiers peuvent différer chez les non-blancs lorsqu’ils n’ont pas l’habitude d’être exposés à l’argent et/ou qu’ils éprouvent soit la peur de manquer (achats compulsifs, surconsommation) à cause d’une précarité/pauvreté passée, soit de la culpabilité (générosité excessive) vis-à-vis de leur communauté ou de leur famille qui n’ont pas accès au même niveau de richesse. Ce rapport complexe à l’argent peut donc rendre le maintien dans les classes supérieures temporaire, et faire basculer dans la précarité à tout moment.

 

Parler de racisme, c’est inévitablement parler de rapport au corps, au langage, mais aussi à la santé, à l’argent ou au travail ; ce qui en fait une question profondément sociale, au même titre que celle de genre ou de classe.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

Luttes contre le racisme structurel dans la police : comment dépasser les victoires symboliques (2/2)

Temps de lecture : < 1 minute

Il y a eu des condamnations et des réactions du pouvoir exécutif. Pour autant, ce n’est pas suffisant, puisque la police a encore le pouvoir de tuer. Si nous progressons vers la justice, nous n’en sommes pas encore au stade de l’égalité et de la dignité face aux forces policières.  Comment faire pour avancer plus loin ? Voici quelques pistes de solution.

  • Développer notre puissance

Se renforcer ne passe pas uniquement par la construction d’une élite (plus ou moins autonome) et/ou l’intégration des lieux de pouvoir. Il faut également transmettre et partager ses savoirs et savoir-faire, et donner de la force en priorité à celles et ceux qui en ont le plus besoin. Les moyens à notre portée sont multiples ; nous pouvons donc choisir ceux qui donnent les meilleurs résultats (engagement associatif, politique, investissements et dons humanitaires, production académique, entreprenariat social, art, etc…)

  • Assurer un minimum de coordination sur le long terme

Les avancées d’aujourd’hui sont partiellement dues à un concours de circonstances, plus ou moins heureux. Seulement, nous ne pourrons pas compter sur des paramètres beaucoup trop aléatoires à chaque fois. Se coordonner ne signifie pas soutenir toutes les initiatives inconditionnellement ; c’est déjà respecter la diversité militante, en acceptant les divergences d’opinion et d’intérêt, et en valorisant la sincérité de l’engagement.

  • Créer des liens de solidarité durables

Si l’essentiel du travail se fait en dehors des structures, il ne faut pas négliger l’impact des relais internes capables de construire des ponts.

Finalement, pour déplacer la norme du racisme et enfin inverser le rapport de forces, nous devons d’abord augmenter notre pouvoir avant de percevoir une diminution de ce qui nous opprime.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

Pourquoi la lutte contre le racisme policier progresse enfin (1/2)

Temps de lecture : 2 minutes

À la suite des révoltes provoquées aux Etats-Unis et France par le meurtre de George Floyd, l’enquête sur la mort d’Adama Traoré va enfin dans le sens des revendications de justice et de vérité de la famille victime. Avant ceci, Amal Bentounsi avait déjà réussi à faire condamner officiellement le policier Damien Saboudjan qui a tué son frère en lui tirant dans le dos. Aujourd’hui, le ministre de l’Intérieur décide de sanctionner des policiers dont le racisme a été étalé au grand jour.

Pourtant, cette lutte ne date pas d’hier, et jusqu’à aujourd’hui, les institutions faisaient la sourde oreille. Il est donc légitime de s’interroger sur ce qui a fini par les mobiliser. Voici quelques éléments de réponse.

 

  • La lutte contre le racisme policier est un besoin D.U.R (Douloureux-Urgent-Reconnu)

Douloureux, car ce racisme brise de nombreuses vies et de nombreuses familles. Urgent, car pour nous, la charge raciale qui nourrit la peur de mourir après avoir croisé la police est constante. Reconnu, parce que des générations entières de militants travaillent de manière continue pour dénoncer ce racisme systémique.

  • L’organisation et la coordination efficaces finissent toujours par payer

Ce ne sont pas les manifestations seules qui ont provoqué une réaction du pouvoir. Ni les révoltes. Ni la parole de quelques célébrités. C’est la coordination simultanée des acteurs dans la rue, dans les médias, dans la sphère associative et des relais institutionnels qui a permis ce progrès, et rien d’autre. La segmentation des actions isolées coûte plus qu’elle ne rapporte ; c’est pourquoi il est important de les fusionner et de ne saboter aucune initiative.

  • Un contexte de crise sanitaire et économique qui accentue le besoin de revendication sociale

La crise du COVID-19, a précarisé de nombreux ménages, notamment à cause du confinement. Cette fragilité a permis une prise de conscience collective sur le caractère éphémère de la vie humaine, et donc sur la nécessité de vivre l’instant présent, de ne pas attendre les lendemains pour passer à l’action et se mobiliser.

Finalement, on peut constater que l’inefficacité des performances antiracistes symboliques a été démasquée. Pour autant, le combat est loin d’être achevé. En effet, nous ne pouvons et ne devons pas compter sur les opportunités des prochains crimes pour le faire avancer encore plus loin. Ce qu’il faut, en plus de rendre hommage aux avancées déjà accomplies, c’est continuer à œuvrer pour faire en sorte que ce soit la police qui craigne les représailles du racisme ; car pour l’instant, nous en sommes encore à avoir peur de croiser la police.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00