Les enjeux du télétravail : progrès social ou levier de surexploitation ? (2/3)

Temps de lecture : 3 minutes

Le confinement établi officiellement depuis le 16 mars 2020 a contraint de nombreux salariés au télétravail, souvent pour le meilleur, mais aussi parfois pour le pire. Pourtant, malgré ses limites, travailler de cette manière permet de bousculer, voire de révolutionner beaucoup de codes dans les entreprises française, et a un réel impact social positif.

 

  • Le télétravail permet de…

 

Et les retombées positives sur la qualité de l’air, de l’environnement et sur la diminution du stress sont très vites visibles.

    • Limiter l’exposition des femmes et personnes assignées comme telles au harcèlement de rue

En effet, de nombreuses agressions sexuelles  ont lieu dans la rue et les transports en commun. Ne plus être obligée de les prendre pour aller travailler limite ainsi les déplacements, même si ce n’est pas ce qui permet de régler le problème sur la durée.

    • Rendre l’emploi accessible à plus de personnes ayant une affection longue durée ou reconnues comme travailleurs handicapés

Parce que l’injonction au présentéisme dans la majorité des entreprises entraine automatiquement la discrimination des travailleurs absentéistes, y compris lorsqu’il s’agit de raisons de santé.  De plus, beaucoup de postes en présentiels sont parfois hors de portée pour cette force de travail, et ce, malgré la validité de leurs compétences, à cause de la fatigue qu’ils entrainent.

    • Limiter les discriminations liées au territoire

Le télétravail permet également de supprimer les freins à l’embauche de quelqu’un n’habitant pas assez près du lieu de travail. Ceci entraine une plus grande diversité au sein des collaborateurs, et est bénéfique à la fois pour les candidats vivant dans des lieus excentrés, mais aussi pour la force de travail d’une entreprise.

    • Donner plus d’opportunités de briser le plafond de verre

Pour la simple raison qu’on peut créer beaucoup plus de valeur et de richesses lorsqu’on n’a pas besoin de déployer toute une logistique pour se rendre au travail (temps de trajet, mais également temps de préparation etc…).

    • Ne plus déléguer le travail domestique à des personnes précaires

A noter que reprendre la main sur ce travail permet également de se reconnecter à soi et aux personnes avec qui on vit, ce qui est important pour maintenir un équilibre plus sain entre vie personnelle et vie professionnelle. Ceci permet également de casser la domination de genre et de race qu’implique l’externalisation de ce travail.

    • Avoir plus d’autonomie sur la gestion de son temps

C’est une manière d’atténuer le lien de subordination avec son employeur, mais aussi de se faire passer en premier, en agissant sur les leviers qu’on maîtrise.

    • Économiser ses droits en termes de congés maladie ou parentalité

Parce que parfois, la maladie ou la parentalité ne nécessite pas l’arrêt total du travail, mais rend impossible le trajet pour aller travailler. Et que dans ces cas de figure, les congés pour maladie ou parentalité ne règlent pas le problème, voire, peut même l’aggraver.

    • Casser les codes sociaux superflus

Parce qu’on n’a pas besoin de se voir tous les jours, d’être tiré sur quatre épingles, de se serrer la main, de se faire la bise, de participer à des réunions, des déjeuners, des pauses café ou des « after-work » pour s’apprécier, se respecter, ou même être efficace. C’est même plutôt le contraire.

 

  • Mais il faut veiller à…

 

    • Respecter le droit à la déconnexion

Parce que la violation de ce droit provoque burn-out et dépressions.

    • Ne pas tendre vers un déséquilibre entre vie personnelle et vie professionnelle

Pour cela, il est nécessaire de faire preuve d’un minimum d’auto-gestion et de discipline sur l’usage de son temps. Maintenir des routines est important (sport, repas, méditation, temps de pause….).

    • Ne pas supprimer d’emplois sans solution pérenne pour vivre dignement

Si l’injonction à l’emploi est toxique, dans un contexte où l’emploi reste la norme pour subvenir à ses besoins primaires, les supprimer brutalement sans réelle alternative risque d’entrainer plus de violences que de progrès social.

    • Consolider des liens sociaux par une présence réelle régulière

Si les liens sociaux virtuels ne sont pas anodins, il est important de les confirmer par une présence physique régulière.

 

Plus globalement au niveau de la société, la question du télétravail en soulève bien d’autres : celle des disparités sociales entre les métiers où le télétravail est impossible et les autres, mais aussi celle du niveau (variable) de nécessité des métiers que l’on peut exercer de chez soi. En effet, on peut se demander pourquoi les métiers les plus pénibles (qui sont aussi les plus vitaux) sont aussi mal rémunérés, alors que les « bullshit jobs » rapportent gros (même lorsqu’ils rendent malheureux) en termes financiers, et sont souvent nuisibles à la société.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

Reconnaître les procédés utilisés pour masquer les liens de subordination, les violences et les dominations

Temps de lecture : 2 minutes

Si les dominations sont si difficiles à combattre dans notre société, c’est parce qu’elles passent inaperçues la plupart du temps. Le meilleur moyen de limiter leur impact négatif est donc d’apprendre à les identifier, dans un premier temps, puis à les matérialiser, comme les liens de subordination apparaissant dans un contrat de travail garantissant un minimum de protection sociale. Voici les indicateurs à observer pour apprendre à démasquer les situations où il y a abus.

  • Utilisation d’un champ lexical spécifique et de figures de styles dans le langage permettant d’atténuer ou de minimiser les situations de domination

Comme la méthode qui consiste à vous faire croire que vous êtes un « auto-entrepreneur » ou votre « propre patron » alors que votre charge de travail est aussi permanente que celle d’un salarié, et que les conditions sont les mêmes ; ce qui ressemble fortement à du travail dissimulé. De la même manière, lorsqu’on parle de « mettre en place un partenariat » pour parler de recrutement, il s’agit, là encore, d’une entourloupe. On peut également vous parler de « chiffre d’affaires » alors que c’est du salaire. Il y a aussi l’astuce où on déguise les injonctions en suggestions.

tableau cash

(Note interne de Deliveroo datant de 2016 rendue publique par Cash Investigation le 23 septembre 2019)

  • Utilisation de techniques de manipulation mentale

Lorsqu’on joue sur vos émotions, qu’on vous propose des solutions miracles pour des problèmes complexes, qu’on cherche à vous divertir ou à vous infantiliser, ou encore à vous maintenir dans l’ignorance, vous êtes probablement victimes de manipulation. Il est intéressant d’apprendre à identifier ces techniques afin de s’en préserver.

 

  • Difficultés pour obtenir une traçabilité des échanges (utilisation de messages vocaux ou des appels téléphoniques pour éviter de laisser des traces écrites)

Méfiance également s’il n’y a aucune trace écrite de vos échanges avec les personnes pour qui vous travaillez. C’est une méthode pour vous empêcher de collecter des preuves recevables par un tribunal en cas de litige, sachant que des messages vocaux sont rarement conservés et qu’on n’a pas forcément le réflexe d’enregistrer des appels.

  • Manque de transparence et rétention d’information

La rétention d’information peut rentrer dans les caractéristiques d’une situation de harcèlement, et le manque de transparence dans une structure peut rapidement mener vers des pratiques managériales problématiques, vectrices de dysfonctionnements systémiques.

  • Inaccessibilité des recours juridiques

Ceci s’inscrit dans le procédé de manipulation qui consiste à vous maintenir dans l’ignorance et dans l’impuissance : on vous prive de vos droits en les rendant inaccessibles, afin de vous empêcher de reconnaître les liens de subordination.

La connaissance de ces procédés ne permet pas à elle seule d’éradiquer l’ensemble des situations de domination, or, elles permettent de déployer les moyens nécessaires pour atteindre cet objectif. Ces moyens ne peuvent se limiter aux recours individuels ; il est impératif de construire des liens solides permettant l’émergence d’un rapport de forces afin que ces situations évoluent favorablement.

Comment l’ubérisation peut favoriser le travail dissimulé

Temps de lecture : 4 minutes

Dissimuler un travail, c’est ne pas déclarer intentionnellement partiellement ou entièrement son travail, ou un emploi salarié. Ceci permet aux travailleurs indépendants de s’exonérer de leurs obligations fiscales, mais aussi aux employeurs d’économiser des cotisations sociales, voire d’éviter d’embaucher du personnel pour un poste permanent.

A l’ère de l’ubérisation, où l’économie est à la fois digitalisée et dérégulée, les frontières entre travail dissimulé et travail déclaré sont de plus en plus floues. Comment ceci est-il possible ? Peut-on rendre les nouvelles technologies seules responsables de ce phénomène ?

L’ubérisation renforce le lien de subordination entre employeur et salarié à défaut de l’annuler…

….Ce qui a pour corollaire de tendre les rapports de force à l’avantage des employeurs. Et qui dit rapports de force tendus, dit pression plus forte sur les travailleurs, donc plus de précarité et de chantage à l’emploi.

Cette tension pousse les employeurs à exiger de plus en plus des travailleurs, et les travailleurs à accepter des conditions de travail de plus en plus lamentables. Ainsi, dans ce contexte, il est beaucoup plus aisé pour les employeurs de faire des entorses aux règles du Code du Travail (qui protège de moins en moins), et les travailleurs sont beaucoup plus enclins à subir ces entorses.

Pire, l’ubérisation amenuisant l’offre d’emploi alors que la demande est toujours plus pressante, les travailleurs sont de plus en plus forcés d’accepter des formes de revenu non salarié, comme c’est le cas des chauffeurs Uber, mais aussi des enseignants des organismes de soutien scolaire à domicile, des femmes de ménage, des baby-sitters et des livreurs de repas, pour ne citer que quelques exemples. Souvent, ce type de travaux est rémunéré à la tâche, à l’heure ou à la commission et ne permet pas de dégager une somme suffisante pour vivre car ils sont ponctuels. Le seul avantage pour ceux qui les effectuent, c’est qu’ils permettent de dégager un complément de salaire pour une durée de travail pas trop excessive….en théorie.

De plus, même quand on est déjà salarié, le salaire moyen n’augmentant que très peu par rapport à l’inflation, de plus en plus de travailleurs se tournent vers ce genre d’options afin de conserver un pouvoir d’achat décent ; ce qui fait qu’aujourd’hui, les employeurs friands de ce type de main d’œuvre flexible n’ont que l’embarras du choix, et n’hésitent pas à mettre en concurrence directe des travailleurs qui ne sont pourtant pas liés par un contrat.

Ainsi, même si le lien de subordination n’est pas matérialisé via un contrat de travail, étant donné la nature déséquilibrée du rapport de forces existant au niveau des besoins en force de travail, il est bel et bien présent. Et ce lien de subordination tendu renforce la précarité de tous les travailleurs, qu’ils bénéficient de la protection d’un contrat de travail ou non, puisqu’ils sont tous mis en compétition directe sur le marché du travail.

 

Comment la précarité facilite la dissimulation du travail

Il existe plusieurs façons de dissimuler du travail ; on peut ne pas déclarer un emploi salarié, afin de s’exonérer illégalement des cotisations patronales, on peut aussi ne pas déclarer un travail indépendant afin de ne pas être imposé sur ses bénéfices, et on peut encore attribuer à un salarié  des missions qui ne sont pas détaillées dans son contrat ou sa fiche de poste.

Si l’on connait déjà bien les deux premières techniques de dissimulation du travail, la dernière est en pleine expansion du fait de la précarisation grandissante du travail. Les exemples les plus flagrants se retrouvent dans le milieu du web, là où il n’est pas rare de constater que les journalistes ou rédacteurs web, portent aussi la casquette de community manager, voire de webmaster. Ces 3 métiers sont pourtant très distincts et spécifiques, même s’ils évoluent au sein du même environnement. Il y a aussi le cas du stagiaire amovible, ou du CDD éternellement renouvelé, qui occupe un poste permanent dans l’entreprise. Ces techniques de dissimulation du travail permettent par la précarité qu’elle fait subir aux travailleurs, d’exercer une pression toujours plus grande sur ces derniers et de les mettre en concurrence directe. Ce qui signifie que pour conserver son poste, il faut être capable de subir plus de charge de travail que son voisin, peu importe si les conditions de travail deviennent intenables.

Ceci est aussi est d’autant plus vrai pour les travailleurs dits « indépendants » comme les chauffeurs Uber, les livreurs de repas, les femmes de ménages, les professeurs particuliers à domicile et autres baby-sitters qu’il n’y a même pas besoin de procédure administrative lourde à dérouler pour se séparer d’un travailleur pas assez malléable, puisqu’il n’y a pas de contrat de travail.

Ainsi, il est devenu banal qu’un salarié occupe jusqu’à 3 postes différents au sein d’une entreprise, qu’un article de presse soit échangé contre de la « notoriété » à son auteur pour ne pas avoir à le payer, ou qu’on congédie un travailleur qui refuserait de faire des heures supplémentaires gratuites.

Aussi, il serait intéressant de questionner le mode opératoire de cette dissimulation, et le rôle des nouvelles technologies dans ce phénomène.

Les nouvelles technologies sont-elles responsables des nouvelles techniques de dissimulation du travail ?

Les nouvelles technologies d’information et de communication ont permis de dématérialiser de nombreux services tels que la communication interne et externe des entreprises ; cette dématérialisation ayant permis des gains considérables en productivité, mais aussi de créer des nouvelles façons de travailler, comme la réunion en visioconférence, ou le télétravail, ce qui représentent d’indéniables progrès.

Néanmoins, il ne faut pas oublier que ces nouvelles technologies représentent aussi le lien sans lequel l’ubérisation n’existerait pas. C’est pourquoi on constate souvent que ces nouvelles technologies sont souvent un prétexte qui permet à l’employeur de surcharger ses salariés de travail, de considérer que le télétravail n’est pas du « vrai travail », voire de distribuer du travail qui va au-delà des fonctions du travailleur. Il est donc ainsi beaucoup plus aisé de dissimuler du travail.

Cependant, faut-il pour autant blâmer l’existence de ces nouvelles technologies ? Pas tellement, non. Parce qu’en les utilisant à bon escient, on pourrait travailler à une meilleure répartition du travail afin d’œuvrer pour une organisation plus saine et plus respectueuse de l’être humain. En effet, la question du droit à la déconnexion ne doit pas mener vers une diabolisation de tout progrès technologique, mais plutôt vers une réglementation du travail « numérique » plus claire et plus protectrice des travailleurs.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

Pourquoi le fantasme de l’ubérisation de Macron ne règlera pas la question de la précarité

Temps de lecture : 6 minutes

Du dogme de l’entreprenariat

« Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre [petit rire méprisant] ».

Cette n-ième petite phrase de Macron, nous sommes nombreux à l’avoir intégrée, qu’elle nous ait plu ou non. Que ce soit par peur du chômage ou par sincère passion pour l’entreprenariat, de plus en plus de jeunes créent leur entreprise avant même d’avoir terminé leurs études. A un tel point qu’aujourd’hui, Paris est devenue la ville qui héberge le plus de start-ups en Europe, devant Berlin ou même Londres.

Pourquoi cet engouement ? Est-ce que c’est parce que selon Emmanuel Macron, ex-ministre de l’Economie désormais « en marche » pour les présidentielles [aujourd’hui élu Président de la République], les jeunes se rêveraient plus en milliardaires que fonctionnaires ? Est-ce que c’est parce que les profils de Steve Jobs et autres Mark Zuckerberg sont devenus le symbole de l’épanouissement professionnel ? Peut-être…ou peut-être pas.

En effet, quand on y regarde de plus près les candidats aux concours de la haute fonction publique ne sont pas moins nombreux, quand bien même le nombre de postes se réduit dans presque tous les domaines, politique d’austérité oblige. Et si les revenus des « growth hackers2 » et autres youtubeurs font envie, le revers de la médaille est souvent un parcours semé d’embûches qui ne ressemble en rien à une solution miracle au chômage.

Explications.

Des inégalités sociales qui perdurent dans l’entreprenariat

Déjà, il suffit d’observer le profil sociologique des entrepreneurs qui réussissent pour constater que l’entreprenariat n’est pas ouvert à tous. Il s’agit dans la plupart des cas de professionnels confirmés en reconversion professionnelle, qui ont des ressources suffisantes pour apporter un capital à leur future entreprise et construire un business plan acceptable pour les éventuels futurs investisseurs. Il y a aussi quelques étudiants de grandes écoles, abrités par les pépinières de leur école et bénéficiant encore de la bienveillance parentale, qui commencent leur business dans des conditions optimales. Parfois, on trouve aussi d’anciens cadres supérieurs au chômage pour qui, si l’entreprenariat est une option par défaut, ont souvent l’opportunité de bien rebondir en créant leur affaire.

Quant aux autres entrepreneurs, ceux qui demeurent dans la précarité, et dans l’endettement, et qui parfois vont tout droit vers la faillite, ceux-là ne font pas partie des classements de start-up de Challenges et autres canards libéraux. Pour la simple raison que ces derniers ne partent pas avec les mêmes armes. En effet, difficile de faire le poids lorsqu’on bâtit son affaire sur des dettes, peu de visibilité à long terme, peu de recul et parfois peu de formation. Hélas, dans le monde des affaires, la méritocratie, l’innovation, le travail et le talent ne suffisent pas toujours à pallier les inégalités sociales.

Ainsi, de la même manière qu’il existe des différences de classes entre salariat et patronat, il existe un entreprenariat à deux vitesses ; celui des cadres supérieurs qui deviennent des « start-upers », voire des « growth hackers », et celui des artisans, des jeunes de banlieue, des petits commerçants et de tous ceux qui sont contraints d’être sous le statut d’auto-entrepeneurs, avec toutes les nuances que ces 2 types d’entreprenariat comportent.

A ceci s’ajoute le fait que ces 2 types d’entreprenariats ne font pas que coexister dans l’économie libérale, ils sont intrinsèquement liés par un rapport de domination économique, l’un dépendant de l’autre, et l’un exploitant l’autre. Aussi, on constatera aisément que les catégories sociales surreprésentées dans l’entreprenariat dit « précaire » sont aussi celles que l’on retrouve dans les emplois précaires et peu rémunérés tandis que ceux qu’on trouve parmi les « growth hackers » se servent de l’entreprenariat pour continuer à accroître leur richesse.

Ces inégalités n’ont fait que grandir depuis que l’on a promu à outrance le mythe de l’ubérisation de l’économie. Vendue comme la baguette magique capable de supprimer la lutte des classes par le VRP Macron, elle n’est qu’un procédé pour déréguler l’économie libérale, déjà peu contrôlable. Toute l’entourloupe de ce procédé, c’est de mettre en avant le fait que l’ubérisation semble mettre le consommateur et le prestataire de service sur le même plan, tout en occultant le fait que l’entrepreneur « growth hacker » s’enrichit à la fois sur le dos du consommateur en proposant une prestation souvent moins fiable (pas toujours), et sur le dos de « l’autoentrepreneur-salarié » en ne lui assurant aucune protection sociale. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la mayonnaise prend ; car il suffit d’interroger les utilisateurs-clients ou les prestataires particuliers de ces modèles économiques « ubérisés » pour découvrir qu’ils y trouvent chacun leur compte, les uns en économisant de l’argent, les autres en arrondissant leurs fins de mois difficiles. Ainsi se crée une complicité de classe entre ces 2 catégories de néo-prolétaires, pour protéger le modèle économique qui leur permet de mettre du beurre dans les épinards ou de faire des économies de bout de chandelle, sans avoir à remettre en question l’hégémonie du néo-oligarque à la tête de ce modèle. Et c’est grâce à cette complicité que ce modèle a l’occasion de se développer, puis de prospérer.

Les consommateurs-cibles de l’ubérisation sont de plus en plus précaires

Si les inégalités se creusent suite à l’ubérisation, c’est aussi au niveau des modes de consommation car qui dit nouveau modèle économique, dit nouveaux usages, mais aussi nouveaux comportements. En effet, dans cette course au moindre coût, le consommateur a de plus en plus tendance aujourd’hui à délaisser les prestations classiques pour rechercher la moins chère, quitte à sacrifier un petit peu de qualité. C’est même devenu un réflexe, si l’on constate le succès des comparateurs de prix sur Internet et des prestations discount qui existent aujourd’hui dans tous les secteurs du service. Ces comportements ont pour corollaire de cannibaliser tous les entrepreneurs qui proposent des prestations classiques et intermédiaires, notamment dans le secteur du transport ferroviaire et aéroportuaire, de l’hôtellerie et dans la restauration livrée. Cette tendance est aussi en train de contaminer de façon étonnante (et surtout inquiétante) d’autres secteurs qui requièrent pourtant plus de régulation pour des raisons de sécurité et de qualité de service, comme la médecine (chirurgie dentaire avec le scandale Dentexia, optique) ou le recrutement. Ainsi, les prestataires classiques qui proposent du moyen de gamme  et qui avaient autrefois comme avantage concurrentiel durable de miser sur le rapport qualité/prix sont contraints, afin de survivre à cette cannibalisation, de proposer une prestation haut de gamme, tendant vers le secteur du luxe ou alors de proposer un service de type « discount ». Le cas de la SNCF est parlant ici ; en effet, le transport ferroviaire autrefois considéré comme un bon compromis au niveau du rapport qualité/prix propose aujourd’hui une prestation de moins en moins accessible aux classes moyennes (restauration haut de gamme, trains plus confortables, programmes de fidélité sur mesure, horaires réguliers, grand nombre de villes desservies). Pour ne pas perdre cette clientèle précarisée qui n’a désormais plus les moyens, il a fallu déréguler via loi Macron afin de proposer le service Ouibus, où le moindre confort devient une option facultative et payante (prises, bagages). Le transport aéroportuaire suit le même mouvement, afin de contrer la concurrence féroce des compagnies « discount ». Sans surprise, on retrouve parmi les consommateurs de ces prestations discount les mêmes entrepreneurs précaires pendant que les « growth hackers » se verront bénéficier des prestations haut de gamme créées par leur « business model ».

La mutation de l’économie via la dérégulation entraîne la mise en concurrence sauvage des plus précaires

Néanmoins, le plus dangereux dans l’ubérisation, n’est pas la destruction de parts entières de l’économie française mais la mise en concurrence complètement dérégulée de tous les entrepreneurs précaires. Car pour permettre une offre à des tarifs toujours plus bas, cette mise en concurrence est une condition indispensable. Les « growth hackers » ne créant pas d’emplois (ou si peu) dans un contexte où l’emploi est quasi-obligatoire pour avoir une source fiable de revenu, les entrepreneurs précaires sont presque condamnés à se multiplier. Plus d’entrepreneurs précaires, ça veut non seulement dire des parts de marchés plus petites, mais aussi plus inégales ; ce qui signifie clairement que l’ubérisation de l’économie ne sauvera pas tout le monde. Il va également de soi que cette ubérisation est extrêmement périlleuse pour la qualité, la sécurité du service mais aussi pour la qualité et la sécurité des conditions de travail ; c’est pourquoi la dérégulation économique sous-entend la fin de la protection sociale du salariat transféré au rang d’entrepreneurs précaires, et que les lois Macron I & II ont automatiquement conduit à la loi travail de Myriam El Khomri, ce qui a pour résultat des conditions de travail et de sécurité toujours plus déplorables.

Pour conclure, si la mécanisation de l’agriculture, la robotisation de l’industrie et la dématérialisation des services constituent indéniablement un progrès qui permet la suppression d’emplois pénibles et aliénants et un pas vers la fin du lien de subordination que constitue le salariat, il faut bien garder en tête que l’émancipation des travailleurs ne se fera clairement pas par la dérégulation de l’économie et le chantage à l’emploi, mais par un partage des richesses équitable qui permettra à chaque travailleur de s’imposer ses propres conditions de travail. Il est également urgent de questionner la signification de l’émancipation d’un travailleur ; l’objectif est-il de gagner un maximum d’argent tout en générant un minimum de coûts, ou alors de gagner suffisamment pour vivre tout en ayant une marge de manœuvre sur son temps, son environnement, son organisation et ses conditions de travail ?

1 : L’ubérisation correspond aux nouveaux modèles économiques d’entreprises où les consommateurs et les professionnels sont mis directement en relation via les nouvelles technologies. Elle est parfois présentée (à tort) comme un moyen d’inversion des rapports de forces via le numérique.

2 : L’expression « growth hacker », littéralement « hacker de croissance » est utilisée pour désigner une entreprise à la croissance économique tellement fulgurante qu’elle semble avoir été « piratée ». Les exemples les plus célèbres de « growth hacking » sont Facebook, Airbnb, YouTube ou encore LinkedIn.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00

Pourquoi affaiblir le Code du Travail ne va pas augmenter la compétitivité des entreprises en France

Temps de lecture : 5 minutes

chat-geluck-812163

Le Code du Travail, c’est cet ensemble de lois  qui protège les salariés français des éventuels abus des employeurs. Le problème, c’est qu’en France, même s’il y a des lois, chaque profession et chaque secteur professionnel a son propre règlement avec les conventions collectives et les accords de branche. Ces règles vont (déjà) parfois à l’encontre du Code du Travail.

Ce qui laisse croire à certains que le problème viendrait du Code du Travail. Forcément, si les patrons ne respectent pas les règles, ce n’est pas de leur faute, mais celle des lois françaises, qui les empêchent de faire ce qu’ils veulent de leurs employés.

Alors plutôt que de faire concorder les conventions collectives et les accords de branche au Code du Travail, on préfère modifier ce dernier, sous prétexte qu’il serait l’ennemi de la sacro-sainte compétitivité. En effet, après l’ANI de 2013, où le délai pour faire recours aux prud’hommes est passé de 5 ans à 3 ans, où il est permis d’appliquer des mutations forcées ou des baisses de salaires pour éviter le plan social, le gouvernement actuel propose le rapport Combrexelle, où il est question de faire primer les conventions collectives et les accords de branche sur la loi, de « négocier » quelques points du Code du Travail avec les syndicats, et d’augmenter le seuil de déclenchement des heures supplémentaires.

Pourtant, le Code du Travail n’impacte pas négativement la compétitivité, et ce pour (au moins) deux raisons.

La première, c’est que le Code Du Travail n’a pas d’influence sur les critères pris en compte dans la mesure du taux global de compétitivité d’un pays (Cf. la liste ici) ; la seconde, c’est que détériorer les conditions de travail des salariés est néfaste pour leur performance, leur productivité et la gestion de ces derniers pour ceux qui les encadrent quotidiennement sur le terrain. Ainsi, les performances de l’entreprise diminuent sur le long terme

Le Code du Travail réglemente principalement le temps de travail, le salaire, l’emploi et les conditions de travail.

Or les critères cités précédemment ne sont pas pris en compte lors de la mesure du TGC d’un pays (Taux Global de Compétitivité). En effet, la valeur de ce taux dépend essentiellement de la qualité et de l’efficacité des institutions (publiques comme privées), du niveau des infrastructures disponibles (notamment en ce qui concerne l’atténuation des effets de la distance) et de l’investissement en termes d’éducation et de santé de la population.

En ce qui concerne la flexibilité, non seulement ce critère est pondéré faiblement dans le calcul du TGC (il arrive en 7ème position sur 12 critères) mais en plus le terme a été trop souvent galvaudé. En effet, un salarié flexible, ce n’est pas forcément un salarié que l’on peut licencier gratuitement, c’est surtout un travailleur qui engendre peu de coûts à l’entreprise lorsque cette dernière change son activité. Ainsi, le seul moyen d’avoir des travailleurs flexibles sur le long terme, c’est d’investir dans leur formation (critère placé en 5ème position sur 12) afin qu’ils s’adaptent rapidement à toute diversification.

Diminuer les droits des salariés n’améliore pas la compétitivité des entreprises, bien au contraire.

Pourtant, sans jamais redéfinir les mots-clé employés (notamment « compétitivité », « productivité » et « flexibilité »), on accuse à tort le Code Du Travail. C’est pourquoi, il paraît judicieux ici de redéfinir ces 3 termes précisément.

Compétitivité : au sens économique du terme, ce mot désigne la capacité d’une entreprise, plus largement, d’un secteur économique voire d’un territoire de vendre et fournir plusieurs biens ou services sur un marché donné en situation de concurrence. Cette capacité peut être mesurée en suivant des indicateurs tels que la qualité des institutions publiques comme privées, celle des infrastructures, le niveau de formation, d’éducation et de santé des travailleurs.

Productivité : se calcule en divisant la quantité de marchandise produite par le temps qu’il faut pour en produire un exemplaire.

Flexibilité : un travailleur (ou une situation) est dit flexible lorsque le coût engendré par un changement d’activité est minimal.

En partant de ces définitions, il apparaît de façon logique que :

  • Augmenter le temps de travail des salariés diminue la productivité, c’est mathématique. Sachant que dans le temps de travail, il faut aussi prendre en compte la fatigue du salarié (baisse de production) , les temps de pause, le facteur de contingence (pannes machine dans une usine, éventuels incidents sur le poste de travail…), il est évident que le temps de travail doit être minimisé afin d’optimiser la productivité des salariés.
  • Augmenter le temps de travail, c’est aussi augmenter le temps de fatigue du salarié, le temps de pause et le facteur de contingence. En effet, ces données se calculent à partir de la durée des tâches affectées à un poste de travail, et leur impact dépend largement de la pénibilité et de la difficulté de la tâche.
  • Augmenter le temps de fatigue du salarié conduit inévitablement vers un plus fort impact du facteur de contingence. Car un salarié fatigué, c’est un salarié inattentif ; ce qui engendre un nombre croissant d’erreurs, et a pour corollaires directs une augmentation des accidents du travail et une baisse de la qualité de la production. Sur le plus long terme, cette fatigue peut se transformer en épuisement et amener à des cas de burn-out, de dépression et de TMS (Troubles Musculo Squelettiques), qui sont sources d’absentéisme, ce qui en plus d’altérer la qualité du travail, fait aussi baisser la production et engendre un coût supplémentaire à l’entreprise.
  • Ne pas investir sur la santé, le bien-être et la formation de ses salariés, c’est se limiter à des projets à court terme peu rémunérateurs et s’empêcher de se diversifier ou de devenir leader de son secteur sur le long terme. Ainsi, on est obligé d’augmenter le turnover pour que les salariés soient flexibles, ce qui coûte cher en temps et en image. Un turnover élevé oblige au fur et à mesure l’employeur à alourdir la charge de travail qui pèse sur les épaules de chaque salarié, ce qui finit par détériorer les conditions de travail et la santé des travailleurs, avec les conséquences que l’on a décrites plus haut.
  • Inévitablement, tous ces facteurs (turnover élevé, mauvaise santé des travailleurs, baisse de productivité et de flexibilité, baisse de la qualité…) conduisent à une baisse des performances des salariés et de l’entreprise, donc à une baisse de la compétitivité.
  • Enfin, rogner sur les droits du salarié en diminuant les salaires, le délai de recours aux prud’hommes en cas de litige avec l’employeur, en obligeant les mutations, en facilitant les licenciements et en supprimant le cadre légal du droit du travail contribue chaque fois un peu plus à la défiance générale envers les institutions publiques et privées, en plus de produire du stress et de la précarité supplémentaires (néfastes pour les performances des entreprises) aux travailleurs ; et c’est ce qui est le plus dangereux pour la compétitivité.

Naturellement, lorsqu’on connaît la réalité du terrain en observant de près le travail des salariés en entreprise, et qu’on maîtrise les définitions de base des concepts tels que la compétitivité, la flexibilité ou la productivité, on sait que les affirmations suivantes qu’on retrouve régulièrement dans la bouche de nos chers politiques ou journalistes sont fausses :

  • « Les 35h arnaquent les classes moyennes » par Le Figaro Vox (Eric Verhaeghe)
  • « Les 35h sont un frein à la compétitivité/une plaie pour l’économie »
  • « Les 35h ne créent pas d’emploi en France mais chez ses voisins » (joli raccourci par Valérie Pécresse)
  • « Le Code du Travail fait plus de 3000 pages » (David Pujadas qui oublie les jurisprudences)
  • « La France otage de son droit du travail, frein à sa compétitivité » par Guillaume Cairou dans Les Echos
  • ….

Ce qu’il faut donc retenir, c’est que préserver un cadre légal strict pour la protection des droits des salariés et améliorer les conditions de travail, ce n’est pas seulement une affaire d’humanisme ou une histoire de bons sentiments, c’est surtout une question de bon sens. Car une entreprise qui réussit, c’est une entreprise qui sait prendre en compte le facteur humain afin d’être performante durablement, pas une entreprise obnubilée par sa trésorerie et ses coûts de production afin de servir des intérêts financiers qui vont parfois à l’encontre de ses performances économiques. Une entreprise en bonne santé économique, c’est une entreprise qui investit sur ceux qui la composent et la font grandir par le travail, pas une entreprise qui se soumet aux diktats de ceux qui négligent ses travailleurs.

Faire un don

Vous pouvez faire des dons à partir de 2€ pour soutenir mon travail.

€2,00