Comment et pourquoi le miroir déformant des réseaux sociaux déshumanise les militant.e.s ?

Les réseaux sociaux sont d’excellentes plateformes d’échanges où il est très facile de connecter des gens et créer des liens forts entre eux. S’il n’est pas souhaitable [pour des raisons évidentes] qu’un contrôle trop important soit exercé sur ce qui se dit sur les réseaux sociaux, il convient d’être vigilant non seulement sur la nature des informations qui y sont véhiculées [la question des « fake news » ne sera volontairement pas traitée ici car il s’agit d’un autre problème], mais surtout sur la teneur des échanges entre personnes, notamment les militant.e.s qui sont de gros utilisateurs de ces plateformes. Nous verrons donc ici pourquoi ces plateformes d’échanges sont des médias à part entière au même titre que les médias mainstream que nous consommons quotidiennement, et quels sont les mécanismes qui permettent à ces médias de déshumaniser nos échanges entre militant.e.s.

Les réseaux sociaux sont un média à part entière

Ce qui signifie que ce qui se dit n’est pas neutre, et que, comme dans tout média, il y a un angle à chaque publication. Tout ne peut donc pas être pris pour argent comptant, de la même manière que les informations dans l’actualité doivent être croisées et recoupées, il faut avoir les points de vue de tout le monde pour se faire un opinion sur un sujet. Et donc admettre qu’on ne sera jamais d’accord avec tout le monde, qu’on ne peut pas satisfaire tout le monde, et surtout qu’un point de vue divergent ne signifie pas que l’intention derrière est malveillante, mais qu’il peut s’expliquer par un contexte, une histoire, et des circonstances. Prendre en compte ces paramètres est donc indispensable pour être capable de se mettre dans la peau de son interlocuteur.

Or, le format des plateformes des médias sociaux où les interactions ont lieu majoritairement autour de publications individuelles et où la personne qui édite sur son compte ne rappelle pas forcément le contexte et les circonstances autorise n’importe qui à interagir n’importe comment sous ces publications. Néanmoins, si un auteur de publication est dans son droit lorsqu’il choisit ses modalités d’expression (c’est-à-dire de ne pas forcément rappeler d’où il écrit, dans quel contexte et dans quelles circonstances), ce n’est pas un prétexte valable pour harceler, dénigrer voire menacer ou insulter (dans les cas les plus graves) cet auteur. C’est même d’ailleurs au lecteur de réfléchir et de se demander les raisons et l’origine d’une publication avant de la commenter et de poser une question de manière non pertinente avec le sujet. En effet, ne pas faire ce travail conduit à un manque d’empathie qui empêche la compréhension de l’ensemble des utilisateurs des médias sociaux. Et ce manque d’empathie fait partie intégrante du processus de déshumanisation des militants.

Les médias sociaux dématérialisent les relations entre militant.e.s

Les plateformes de médias sociaux permettent d’échanger virtuellement avec un grand nombre de personnes, connues ou non, en privé ou publiquement, qu’il aurait été difficile de convier à un échange dans la « vraie vie » (IRL, In Real Life, pour les habitué.e.s du web). Ceci permet autant de rendre plus accessibles les rencontres entre militant.e.s, que de raréfier les échanges IRL, qui deviennent coûteux en temps, en énergie et en transports. Ces échanges deviennent donc idéalisés à outrance et mis sur un piédestal, ce qui entraîne une hiérarchisation pas toujours très saine entre les différents types d’échange.

Ainsi, le sentiment d’éloignement créé par la dématérialisation des échanges combinée à cette hiérarchisation, et parfois amplifié par l’anonymat sur Internet entraîne une perte de limites qui provoque un phénomène de dissociation entre les personnes et leurs écrans derrière lesquelles elles se trouvent ; en effet, l’écran donne une impression totalement illusoire d’être un « bouclier » qui servirait à la fois à se protéger soi-même et à empêcher de blesser ses interlocuteurs. Cette [fausse] impression réifie complètement les utilisateurs de médias sociaux en les réduisant à des « écrans » (alors qu’il s’agit de vraies personnes).

Pourtant, les relations virtuelles ne sont pas moins intenses que les relations IRL ; bien au contraire, puisque la virtualisation provoque aussi des liens complètement désinhibés, que ce soit dans les échanges avec affinités, ou ceux avec conflits. C’est pour ces raisons que les médias sociaux peuvent autant créer de liens de solidarité solides, où il est plus facile d’avoir accès à du contenu politisant, que de situations violentes de harcèlement, comme il en existe, notamment à l’égard de militantes féministes (pour exemples Anaïs Bourdet de Paye Ta Shnek qui parle de burn-out militant, Fatima Benomar qui subit du cyberharcèlement raciste ou encore « Buffy Mars », la blogueuse-vidéaste de www.toutestpolitique.fr qui a subi des attaques après s’être plaint du harcèlement sexiste d’un technicien Orange). On a trop peu conscience de la consistance de ces liens et de leur impact sur notre vie sociale, et sur les débats militants, et de leur rôle dans les conflits, alliances, et ruptures entre nous ; ce qui est dommageable à bien des égards.

 

Il est donc primordial à la fois de maîtriser l’usage des médias sociaux, d’en comprendre les enjeux et de prendre conscience de leur impact sur nos vies et nos pratiques militantes. D’une part pour nous permettre d’en profiter pleinement dans nos luttes, mais surtout pour apprendre à faire en sorte que nos débats ne finissent pas en conflits où il y a ruptures d’alliances qui se sont souvent construites difficilement.

En effet, à force de débats houleux, on se rend souvent compte que la mauvaise qualité des infos que l’on peut trouver sur ces médias n’est pas notre seule ennemie, mais que le manque de bienveillance entre militant.e.s peut être tout aussi nuisible, si ce n’est plus. Une solution serait de travailler pour que les échanges IRL soient plus nombreux, cependant il faut désormais admettre que les échanges virtuels deviennent la norme, et que l’on va devoir concilier avec.

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De l’arnaque des espaces militants dits « safe »

Dans plus en plus d’espaces militants, et d’organisations politiques et associatives, l’initiative est prise de fixer plusieurs règles afin de supprimer les oppressions racistes, sexistes, classistes, grossophobes, homophobes, ou validistes. En général, on cherche à tendre vers la démocratie directe dans ce type d’organisations et l’idée est de faire en sorte que tout le monde puisse s’exprimer de manière égalitaire, qu’il y ait le moins de hiérarchie possible et que tout travail soit collectif. Il est donc nécessaire de mettre en place un certain nombre de règles plus ou moins rigides. A priori, ce devrait être une excellente chose.

Sauf que dans la pratique, les règles mises en place dans ces organisations, deviennent trop souvent une fin en soi, et non un moyen pour lutter contre les oppressions. Pire, ces règles ne permettant pas la disparition comme par magie des oppressions, elles sont utilisées à mauvais escient, et bien souvent au profit des personnes les plus privilégiées du groupe.

Ainsi, on se retrouve avec des schémas où ce sont toujours les mêmes militants mis en avant (souvent ceux qui ont déjà le plus de privilèges hors espaces militants) au sein de la structure, et où les autres sont obligés de batailler dur pour avoir voix au chapitre, où les règles de la structure sont utilisées pour étouffer les paroles des groupes dominés, voire d’empêcher le débat lorsqu’il est à l’initiative de ces mêmes groupes dominés.

Le pire, c’est que quand des militants d’autres organisations structurées différemment (bien souvent des groupes de dominés en non-mixité) refusent les injonctions aux règles du « safe », ils sont violemment attaqués sur leurs pratiques et sur leur personne, et la colère légitime due aux oppressions subies devient un prétexte à la violence gratuite, oubliant tout sens éthique et toute notion de bienveillance (ce qui n’est clairement pas safe du tout, au final, il faut en convenir).

Finalement, le « safe » devient une injonction émanant de milieux militants qui se veulent « déconstruits », mais qui sont bien souvent peuplés de personnes dominantes qui peuvent se permettre le luxe de la déconstruction : en effet, là où la priorité des dominés sera de ne pas se faire agresser au sein de la structure et en-dehors, la priorité du dominant sera « le respect des règles » et « le débat apaisé ». Même lorsqu’une personne dominée brisera la règle pour se protéger d’une agression, on lui rappellera « la règle », histoire qu’elle reste à sa place de dominée, et qu’elle comprenne que son combat est secondaire au niveau de la structure.

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