Luttes contre le racisme structurel dans la police : comment dépasser les victoires symboliques (2/2)

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Il y a eu des condamnations et des réactions du pouvoir exécutif. Pour autant, ce n’est pas suffisant, puisque la police a encore le pouvoir de tuer. Si nous progressons vers la justice, nous n’en sommes pas encore au stade de l’égalité et de la dignité face aux forces policières.  Comment faire pour avancer plus loin ? Voici quelques pistes de solution.

  • Développer notre puissance

Se renforcer ne passe pas uniquement par la construction d’une élite (plus ou moins autonome) et/ou l’intégration des lieux de pouvoir. Il faut également transmettre et partager ses savoirs et savoir-faire, et donner de la force en priorité à celles et ceux qui en ont le plus besoin. Les moyens à notre portée sont multiples ; nous pouvons donc choisir ceux qui donnent les meilleurs résultats (engagement associatif, politique, investissements et dons humanitaires, production académique, entreprenariat social, art, etc…)

  • Assurer un minimum de coordination sur le long terme

Les avancées d’aujourd’hui sont partiellement dues à un concours de circonstances, plus ou moins heureux. Seulement, nous ne pourrons pas compter sur des paramètres beaucoup trop aléatoires à chaque fois. Se coordonner ne signifie pas soutenir toutes les initiatives inconditionnellement ; c’est déjà respecter la diversité militante, en acceptant les divergences d’opinion et d’intérêt, et en valorisant la sincérité de l’engagement.

  • Créer des liens de solidarité durables

Si l’essentiel du travail se fait en dehors des structures, il ne faut pas négliger l’impact des relais internes capables de construire des ponts.

Finalement, pour déplacer la norme du racisme et enfin inverser le rapport de forces, nous devons d’abord augmenter notre pouvoir avant de percevoir une diminution de ce qui nous opprime.

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Pourquoi la lutte contre le racisme policier progresse enfin (1/2)

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À la suite des révoltes provoquées aux Etats-Unis et France par le meurtre de George Floyd, l’enquête sur la mort d’Adama Traoré va enfin dans le sens des revendications de justice et de vérité de la famille victime. Avant ceci, Amal Bentounsi avait déjà réussi à faire condamner officiellement le policier Damien Saboudjan qui a tué son frère en lui tirant dans le dos. Aujourd’hui, le ministre de l’Intérieur décide de sanctionner des policiers dont le racisme a été étalé au grand jour.

Pourtant, cette lutte ne date pas d’hier, et jusqu’à aujourd’hui, les institutions faisaient la sourde oreille. Il est donc légitime de s’interroger sur ce qui a fini par les mobiliser. Voici quelques éléments de réponse.

 

  • La lutte contre le racisme policier est un besoin D.U.R (Douloureux-Urgent-Reconnu)

Douloureux, car ce racisme brise de nombreuses vies et de nombreuses familles. Urgent, car pour nous, la charge raciale qui nourrit la peur de mourir après avoir croisé la police est constante. Reconnu, parce que des générations entières de militants travaillent de manière continue pour dénoncer ce racisme systémique.

  • L’organisation et la coordination efficaces finissent toujours par payer

Ce ne sont pas les manifestations seules qui ont provoqué une réaction du pouvoir. Ni les révoltes. Ni la parole de quelques célébrités. C’est la coordination simultanée des acteurs dans la rue, dans les médias, dans la sphère associative et des relais institutionnels qui a permis ce progrès, et rien d’autre. La segmentation des actions isolées coûte plus qu’elle ne rapporte ; c’est pourquoi il est important de les fusionner et de ne saboter aucune initiative.

  • Un contexte de crise sanitaire et économique qui accentue le besoin de revendication sociale

La crise du COVID-19, a précarisé de nombreux ménages, notamment à cause du confinement. Cette fragilité a permis une prise de conscience collective sur le caractère éphémère de la vie humaine, et donc sur la nécessité de vivre l’instant présent, de ne pas attendre les lendemains pour passer à l’action et se mobiliser.

Finalement, on peut constater que l’inefficacité des performances antiracistes symboliques a été démasquée. Pour autant, le combat est loin d’être achevé. En effet, nous ne pouvons et ne devons pas compter sur les opportunités des prochains crimes pour le faire avancer encore plus loin. Ce qu’il faut, en plus de rendre hommage aux avancées déjà accomplies, c’est continuer à œuvrer pour faire en sorte que ce soit la police qui craigne les représailles du racisme ; car pour l’instant, nous en sommes encore à avoir peur de croiser la police.

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Quel sens donner aux « violences » des manifestants ? (3/4)

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« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

D’après cette citation de Dom Helder, les violences que les médias mainstream attribuent à des « casseurs » devraient être considérées comme de la « violence révolutionnaire ». Nous verrons ici comment interpréter et caractériser ces actions.

  • La violence des manifestants est une réponse à la violence institutionnelle

Il s’agit en effet d’une forme d’expression de la colère suite à la violence du chômage, de la pauvreté, du racisme ou de n’importe quelle forme de violence de l’Etat. On retrouve ces violences autant dans les mouvements sociaux que dans les révoltes urbaines dans les quartiers populaires.

  • Elle est exclusivement dirigée vers des biens matériels et des symboles de l’Etat ou du capitalisme

L’objectif de cette violence n’est jamais de porter directement atteinte à la vie humaine. C’est pourquoi les objets ciblés par ces actions sont précis : distributeurs de billets, vitrines de grands magasins, voitures de police…Il s’agit d’attaquer des symboles pour à la fois exprimer une colère légitime et dénoncer la violence institutionnelle.

  • Elle est entretenue par des dispositifs de maintien de l’ordre dangereux

La présence policière massive lors de manifestation est très souvent perçue comme de la provocation et déclenche presque automatiquement des affrontements. Les techniques de « nassage » par exemple ont également tendance à accentuer la colère des manifestants, surtout lorsqu’elles se soldent par un usage massif gaz lacrymogènes.

  • Elle est instrumentalisée par les médias afin de diviser ou de discréditer le mouvement social ou les revendications des manifestants

Lorsque les médias principaux parlent de ces violences, c’est soit pour ne pas parler des revendications du mouvement social, soit pour donner l’injonction à des acteurs du mouvement social de « condamner les violences ».

Dans les 2 cas il s’agit de décentrer le débat sur des questions de modes d’action, pour ne pas parler du fond, et finalement, discréditer les revendications. A noter que les violences policières commises sur les manifestants, sont a contrario, minimisées.

 

  • C’est le mode d’expression le plus radical du mouvement social

Les mouvements sociaux sont parfois lancés par des syndicats, des partis ou d’autres institutions officielles qui se retrouvent en opposition politique avec le pouvoir en place.  Or, cette frange institutionnelle n’est pas représentative du mouvement social ; en effet, il n’est pas rare que les cortèges autonomes prennent le plus de place dans les manifestations intersyndicales et que des personnes ne se réclamant d’aucune structure rejoignent les mouvements sociaux.

La violence devient donc un mode d’expression radical se démarquant des modalités d’action des autres structures de l’opposition, dans le sens où il met en lumière l’origine de la colère de l’ensemble du mouvement social.

 

Il ne faut jamais tomber dans le piège de la condamnation de cette violence, d’une part parce qu’elle n’est pas à l’origine du problème, d’autre part parce qu’elle est instrumentalisée à des fins qui ne sont pas dans nos intérêts.

Si personne n’est obligé d’adhérer à ce mode d’action puisqu’il demeure ponctuel et ne permet pas forcément une construction sur le long terme, il permet néanmoins d’obliger les médias et politiciens à observer le mouvement social. Il convient donc d’en analyser les origines, pour mieux les étudier, les comprendre et y répondre.

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Pourquoi la lutte contre la culture du viol est intrinsèquement liée aux luttes décoloniales

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Dans une interview, la rappeuse Casey a déclaré : « Le viol est l’essence même du capitalisme et du colonialisme : prendre à quelqu’un ce qu’il ne veut pas donner» Cette citation n’a jamais été aussi juste. En effet, si on tente souvent de séparer les luttes de races de celles du genre, elles sont pourtant bel et bien imbriquées. Explications.

  • Le viol est une arme de guerre impérialiste et colonialiste

C’est un outil qui vise à détruire l’humanité d’une personne, c’est pourquoi il est très utilisé pour asseoir une domination impérialiste et/ou coloniale. Quand il est subi par un homme non-blanc, c’est pour le déposséder de sa masculinité, et quand il est subi par une femme indigène, c’est à la fois pour la posséder et pour l’éloigner de son clan, sa race, sa tribu, sous prétexte qu’il faudrait la libérer du joug des hommes indigènes. Si ces viols ont été justifiés dans le passé par une philosophie orientaliste, la dimension raciste et coloniale n’a toujours pas disparu, comme on a pu le voir avec l’affaire Théo.

  • Sur la question du viol, comme sur celle du colonialisme, la notion de consentement est centrale

Commettre un viol, c’est infliger une pénétration sexuelle à une personne qui la refuse. Coloniser, c’est occuper, voler, piller, spolier un territoire et un peuple entiers. Dans les deux cas, il s’agit de piétiner le consentement d’autrui.

Et la culture du viol, comme l’idéologie raciste, permettent d’entretenir et de justifier tous les crimes sexuels et coloniaux via des procédés fallacieux comme le slutshaming ou encore l’appropriation culturelle.

 

  • Dans les 2 cas, il s’agit d’une lutte pour la dignité 

La dignité passe par la préservation de l’intégrité physique et mentale de toute personne (ce que le viol détruit), mais aussi par le droit d’exister en tant qu’individu avec l’intégralité de ses identités.

Ainsi, le droit de disposer de son corps librement, le droit d’exercer sa liberté de culte ou sa liberté politique, le droit à toutes les cultures de coexister, font partie d’un combat pour la dignité humaine.

  • La construction de l’impunité des violeurs est similaire à celle des policiers commettant des crimes et agressions racistes

 

Dans l’écrasante majorité des cas, lorsqu’une victime de viol décide de parler, il existe un procédé pour annuler toute forme de résistance de sa part : elle est isolée, intimidée, des preuves du crime sont parfois détruites ou falsifiées, elle subit un harcèlement pour retirer sa plainte, les faits qu’elle a subis et sa souffrance sont souvent minimisés et la présomption d’innocence est détournée de son usage pour protéger un criminel.

On constate bien souvent exactement le même processus pour les victimes de crimes policiers, d’Amine Bentounsi à Adama Traoré, en passant par Zyed et Bouna, ainsi que Théo Luhaka.

 

Finalement, il n’y a aucune raison valable pour dissocier la lutte contre le viol de la lutte décoloniale. Pourtant, il arrive parfois qu’on défende des hommes suspectés de viol, sous des prétextes antiracistes, en utilisant des éléments de défense basés sur la culture du viol, comme ce fut le cas pour Tariq Ramadan. Sauf que protéger un agresseur présumé au nom d’une solidarité de façade avec des arguments qui vont à l’encontre de la dignité humaine ne sert aucune lutte ; d’une part cette protection écarte des femmes souvent piliers de la lutte antiraciste (surtout quand les hommes victimes de racisme ne sont pas en mesure de lutter), d’autre part elles renforcent le sentiment de stigmatisation perçu par les femmes indigènes, ce qui peut les pousser à se tourner vers des recours nous exposant collectivement au racisme pour se protéger.

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