Quel sens donner aux « violences » des manifestants ? (3/4)

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

D’après cette citation de Dom Helder, les violences que les médias mainstream attribuent à des « casseurs » devraient être considérées comme de la « violence révolutionnaire ». Nous verrons ici comment interpréter et caractériser ces actions.

  • La violence des manifestants est une réponse à la violence institutionnelle

Il s’agit en effet d’une forme d’expression de la colère suite à la violence du chômage, de la pauvreté, du racisme ou de n’importe quelle forme de violence de l’Etat. On retrouve ces violences autant dans les mouvements sociaux que dans les révoltes urbaines dans les quartiers populaires.

  • Elle est exclusivement dirigée vers des biens matériels et des symboles de l’Etat ou du capitalisme

L’objectif de cette violence n’est jamais de porter directement atteinte à la vie humaine. C’est pourquoi les objets ciblés par ces actions sont précis : distributeurs de billets, vitrines de grands magasins, voitures de police…Il s’agit d’attaquer des symboles pour à la fois exprimer une colère légitime et dénoncer la violence institutionnelle.

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  • Elle est entretenue par des dispositifs de maintien de l’ordre dangereux

La présence policière massive lors de manifestation est très souvent perçue comme de la provocation et déclenche presque automatiquement des affrontements. Les techniques de « nassage » par exemple ont également tendance à accentuer la colère des manifestants, surtout lorsqu’elles se soldent par un usage massif gaz lacrymogènes.

  • Elle est instrumentalisée par les médias afin de diviser ou de discréditer le mouvement social ou les revendications des manifestants

Lorsque les médias principaux parlent de ces violences, c’est soit pour ne pas parler des revendications du mouvement social, soit pour donner l’injonction à des acteurs du mouvement social de « condamner les violences ».

Dans les 2 cas il s’agit de décentrer le débat sur des questions de modes d’action, pour ne pas parler du fond, et finalement, discréditer les revendications. A noter que les violences policières commises sur les manifestants, sont a contrario, minimisées.

 

  • C’est le mode d’expression le plus radical du mouvement social

Les mouvements sociaux sont parfois lancés par des syndicats, des partis ou d’autres institutions officielles qui se retrouvent en opposition politique avec le pouvoir en place.  Or, cette frange institutionnelle n’est pas représentative du mouvement social ; en effet, il n’est pas rare que les cortèges autonomes prennent le plus de place dans les manifestations intersyndicales et que des personnes ne se réclamant d’aucune structure rejoignent les mouvements sociaux.

La violence devient donc un mode d’expression radical se démarquant des modalités d’action des autres structures de l’opposition, dans le sens où il met en lumière l’origine de la colère de l’ensemble du mouvement social.

 

Il ne faut jamais tomber dans le piège de la condamnation de cette violence, d’une part parce qu’elle n’est pas à l’origine du problème, d’autre part parce qu’elle est instrumentalisée à des fins qui ne sont pas dans nos intérêts.

Si personne n’est obligé d’adhérer à ce mode d’action puisqu’il demeure ponctuel et ne permet pas forcément une construction sur le long terme, il permet néanmoins d’obliger les médias et politiciens à observer le mouvement social. Il convient donc d’en analyser les origines, pour mieux les étudier, les comprendre et y répondre.

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Pourquoi la lutte contre la culture du viol est intrinsèquement liée aux luttes décoloniales

Dans une interview, la rappeuse Casey a déclaré : « Le viol est l’essence même du capitalisme et du colonialisme : prendre à quelqu’un ce qu’il ne veut pas donner» Cette citation n’a jamais été aussi juste. En effet, si on tente souvent de séparer les luttes de races de celles du genre, elles sont pourtant bel et bien imbriquées. Explications.

  • Le viol est une arme de guerre impérialiste et colonialiste

C’est un outil qui vise à détruire l’humanité d’une personne, c’est pourquoi il est très utilisé pour asseoir une domination impérialiste et/ou coloniale. Quand il est subi par un homme non-blanc, c’est pour le déposséder de sa masculinité, et quand il est subi par une femme indigène, c’est à la fois pour la posséder et pour l’éloigner de son clan, sa race, sa tribu, sous prétexte qu’il faudrait la libérer du joug des hommes indigènes. Si ces viols ont été justifiés dans le passé par une philosophie orientaliste, la dimension raciste et coloniale n’a toujours pas disparu, comme on a pu le voir avec l’affaire Théo.

  • Sur la question du viol, comme sur celle du colonialisme, la notion de consentement est centrale

Commettre un viol, c’est infliger une pénétration sexuelle à une personne qui la refuse. Coloniser, c’est occuper, voler, piller, spolier un territoire et un peuple entiers. Dans les deux cas, il s’agit de piétiner le consentement d’autrui.

Et la culture du viol, comme l’idéologie raciste, permettent d’entretenir et de justifier tous les crimes sexuels et coloniaux via des procédés fallacieux comme le slutshaming ou encore l’appropriation culturelle.

 

  • Dans les 2 cas, il s’agit d’une lutte pour la dignité 

La dignité passe par la préservation de l’intégrité physique et mentale de toute personne (ce que le viol détruit), mais aussi par le droit d’exister en tant qu’individu avec l’intégralité de ses identités.

Ainsi, le droit de disposer de son corps librement, le droit d’exercer sa liberté de culte ou sa liberté politique, le droit à toutes les cultures de coexister, font partie d’un combat pour la dignité humaine.

  • La construction de l’impunité des violeurs est similaire à celle des policiers commettant des crimes et agressions racistes

 

Dans l’écrasante majorité des cas, lorsqu’une victime de viol décide de parler, il existe un procédé pour annuler toute forme de résistance de sa part : elle est isolée, intimidée, des preuves du crime sont parfois détruites ou falsifiées, elle subit un harcèlement pour retirer sa plainte, les faits qu’elle a subis et sa souffrance sont souvent minimisés et la présomption d’innocence est détournée de son usage pour protéger un criminel.

On constate bien souvent exactement le même processus pour les victimes de crimes policiers, d’Amine Bentounsi à Adama Traoré, en passant par Zyed et Bouna, ainsi que Théo Luhaka.

 

Finalement, il n’y a aucune raison valable pour dissocier la lutte contre le viol de la lutte décoloniale. Pourtant, il arrive parfois qu’on défende des hommes suspectés de viol, sous des prétextes antiracistes, en utilisant des éléments de défense basés sur la culture du viol, comme ce fut le cas pour Tariq Ramadan. Sauf que protéger un agresseur présumé au nom d’une solidarité de façade avec des arguments qui vont à l’encontre de la dignité humaine ne sert aucune lutte ; d’une part cette protection écarte des femmes souvent piliers de la lutte antiraciste (surtout quand les hommes victimes de racisme ne sont pas en mesure de lutter), d’autre part elles renforcent le sentiment de stigmatisation perçu par les femmes indigènes, ce qui peut les pousser à se tourner vers des recours nous exposant collectivement au racisme pour se protéger.

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