Pourquoi l’injonction au salariat est une entourloupe (1/3)

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A cause de la généralisation de l’intérim et des contrats précaires, le CDI est perçu à juste titre comme la perle rare qu’il faudrait poursuivre à tout prix.

Seulement, la stabilité financière qu’offrent ces contrats a un prix non négligeable : le lien de subordination et le manque d’autonomie qui souvent l’accompagne.

Ainsi, il n’est pas toujours judicieux de courir après ces contrats si on ne sait pas dans quoi on s’engage.

  • L’offre de salariat se raréfie à cause de la transition économique

Parce qu’aujourd’hui le travail s’automatise et « s’ubérise », le travail salarié est de moins en moins adapté, voire plus du tout pertinent dans ce contexte : c’est d’ailleurs pour ces raisons que désormais la norme de recrutement n’est plus celle du CDI.

Nous sommes donc souvent contraints à la précarité, faute d’alternative crédible, et poursuivre l’opportunité d’un travail salarié stable devient de plus en plus complexe.

  • Les conditions du travail salarié se dégradent

Ainsi, avec la baisse de travailleurs salariés, la charge de travail s’intensifie et repose sur ceux qui le sont encore. En effet, comme l’offre de travail salarié se raréfie, le rapport de forces est de plus en plus tendu au niveau du climat social au sein des entreprises, ce qui détériore fortement l’environnement de travail.

  • Le salariat peut être une forme de contrôle social visant à bloquer les initiatives innovantes

Parce que le lien de subordination conditionnant le travail salarié entrave l’autonomie de manière plus ou moins importante, les travailleurs les plus créatifs peuvent se retrouver limités au niveau de leur épanouissement, dès lors que leurs idées dépassent le cadre du système de valeurs instauré dans une entreprise.

 

Si aujourd’hui le salariat ressemble de moins en moins à une option de sécurité, l’option de l’entreprenariat n’est pas forcément plus rassurante. En effet, aujourd’hui il existe une nouvelle forme de prolétariat, appelée aussi « précariat », proliférant en partie à cause du statut d’auto-entrepreneur : statut dont les employeurs abusent pour faire l’économie de cotisations sociales dues pour tout travail salarié. L’injonction à l’entreprenariat, surtout dans ce contexte incertain, est donc loin d’être meilleure que celle au salariat. La seule issue pour sortir à la fois de la précarité et du lien de subordination, serait de favoriser un entreprenariat comprenant une intelligence du marché, avec une réelle valeur ajoutée, et une prise en compte de l’empreinte sociale.

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Pourquoi Edouard Philippe a utilisé l’article 49-3 pour le projet de loi sur les retraites

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On pourrait passer des heures, des jours, des mois à déplorer l’action d’Edouard Philippe en ce samedi 29 février 2020, et à se plaindre de la douleur pas ravivée depuis le règne de feu Manuel Valls. Mais ce serait inutile, parce que ceci ne nous mènerait nulle part. Nous allons ici passer en revue l’ensemble des éléments ayant contribué à ce nouvel échec social. 

  • Le premier ministre a le pouvoir, les moyens et l’opportunité de passer en force…

…Il ne s’est donc pas gêné, et à vrai dire, n’importe qui aurait fait pareil à sa place, compte tenu du rapport de forces existant.

  • Le 49-3 est toujours déploré après usage, mais il n’y a pas à ce jour de remise en question crédible de cet article en amont

Car encore une fois, il ne suffit pas de réagir de manière plus ou moins virulente après coup à chaque fois, mais bien de structurer des organisations suffisamment puissantes pour se permettre l’ambition de retirer cet article de la Constitution. Ce qui requiert un travail pro-actif…et sur le long terme.

  • La résistance n’a pas été à la hauteur

Parce que d’une part elle ne s’est faite qu’en réaction du calendrier ministériel, et de manière relativement molle ; et d’autre part, elle a mis de côté une partie non négligeable des travailleurs, ce qui a empêché des convergences de se créer.

  • On ne peut pas se contenter de réclamer de la protection de la part de ceux qui nous dominent, si derrière on offre ni alternative crédible, ni cadre sécurisant pour les travailleurs

Réclamer le soutien de riches personnalités est donc vain. La priorité est de formuler une demande claire, précise, de se fixer des objectifs à court terme et long terme et atteignables, de se concerter afin d’agir sur des leviers qu’on maîtrise. Puis, une fois que l’on s’est recentré sur nous, on est en mesure de créer les liens sociaux nécessaires à la construction d’un véritable rapport de forces sur le long terme.

Finalement, cet n-ième coup bas confirme le fait qu’il faut radicalement changer de paradigme en termes de modalités de lutte. En effet, il est inutile de conserver des méthodes sans prise en compte du contexte économique en transition (notamment l’ubérisation), car celles-ci ne fonctionnent plus aujourd’hui. 

Comment l’ubérisation peut favoriser le travail dissimulé

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Dissimuler un travail, c’est ne pas déclarer intentionnellement partiellement ou entièrement son travail, ou un emploi salarié. Ceci permet aux travailleurs indépendants de s’exonérer de leurs obligations fiscales, mais aussi aux employeurs d’économiser des cotisations sociales, voire d’éviter d’embaucher du personnel pour un poste permanent.

A l’ère de l’ubérisation, où l’économie est à la fois digitalisée et dérégulée, les frontières entre travail dissimulé et travail déclaré sont de plus en plus floues. Comment ceci est-il possible ? Peut-on rendre les nouvelles technologies seules responsables de ce phénomène ?

L’ubérisation renforce le lien de subordination entre employeur et salarié à défaut de l’annuler…

….Ce qui a pour corollaire de tendre les rapports de force à l’avantage des employeurs. Et qui dit rapports de force tendus, dit pression plus forte sur les travailleurs, donc plus de précarité et de chantage à l’emploi.

Cette tension pousse les employeurs à exiger de plus en plus des travailleurs, et les travailleurs à accepter des conditions de travail de plus en plus lamentables. Ainsi, dans ce contexte, il est beaucoup plus aisé pour les employeurs de faire des entorses aux règles du Code du Travail (qui protège de moins en moins), et les travailleurs sont beaucoup plus enclins à subir ces entorses.

Pire, l’ubérisation amenuisant l’offre d’emploi alors que la demande est toujours plus pressante, les travailleurs sont de plus en plus forcés d’accepter des formes de revenu non salarié, comme c’est le cas des chauffeurs Uber, mais aussi des enseignants des organismes de soutien scolaire à domicile, des femmes de ménage, des baby-sitters et des livreurs de repas, pour ne citer que quelques exemples. Souvent, ce type de travaux est rémunéré à la tâche, à l’heure ou à la commission et ne permet pas de dégager une somme suffisante pour vivre car ils sont ponctuels. Le seul avantage pour ceux qui les effectuent, c’est qu’ils permettent de dégager un complément de salaire pour une durée de travail pas trop excessive….en théorie.

De plus, même quand on est déjà salarié, le salaire moyen n’augmentant que très peu par rapport à l’inflation, de plus en plus de travailleurs se tournent vers ce genre d’options afin de conserver un pouvoir d’achat décent ; ce qui fait qu’aujourd’hui, les employeurs friands de ce type de main d’œuvre flexible n’ont que l’embarras du choix, et n’hésitent pas à mettre en concurrence directe des travailleurs qui ne sont pourtant pas liés par un contrat.

Ainsi, même si le lien de subordination n’est pas matérialisé via un contrat de travail, étant donné la nature déséquilibrée du rapport de forces existant au niveau des besoins en force de travail, il est bel et bien présent. Et ce lien de subordination tendu renforce la précarité de tous les travailleurs, qu’ils bénéficient de la protection d’un contrat de travail ou non, puisqu’ils sont tous mis en compétition directe sur le marché du travail.

 

Comment la précarité facilite la dissimulation du travail

Il existe plusieurs façons de dissimuler du travail ; on peut ne pas déclarer un emploi salarié, afin de s’exonérer illégalement des cotisations patronales, on peut aussi ne pas déclarer un travail indépendant afin de ne pas être imposé sur ses bénéfices, et on peut encore attribuer à un salarié  des missions qui ne sont pas détaillées dans son contrat ou sa fiche de poste.

Si l’on connait déjà bien les deux premières techniques de dissimulation du travail, la dernière est en pleine expansion du fait de la précarisation grandissante du travail. Les exemples les plus flagrants se retrouvent dans le milieu du web, là où il n’est pas rare de constater que les journalistes ou rédacteurs web, portent aussi la casquette de community manager, voire de webmaster. Ces 3 métiers sont pourtant très distincts et spécifiques, même s’ils évoluent au sein du même environnement. Il y a aussi le cas du stagiaire amovible, ou du CDD éternellement renouvelé, qui occupe un poste permanent dans l’entreprise. Ces techniques de dissimulation du travail permettent par la précarité qu’elle fait subir aux travailleurs, d’exercer une pression toujours plus grande sur ces derniers et de les mettre en concurrence directe. Ce qui signifie que pour conserver son poste, il faut être capable de subir plus de charge de travail que son voisin, peu importe si les conditions de travail deviennent intenables.

Ceci est aussi est d’autant plus vrai pour les travailleurs dits « indépendants » comme les chauffeurs Uber, les livreurs de repas, les femmes de ménages, les professeurs particuliers à domicile et autres baby-sitters qu’il n’y a même pas besoin de procédure administrative lourde à dérouler pour se séparer d’un travailleur pas assez malléable, puisqu’il n’y a pas de contrat de travail.

Ainsi, il est devenu banal qu’un salarié occupe jusqu’à 3 postes différents au sein d’une entreprise, qu’un article de presse soit échangé contre de la « notoriété » à son auteur pour ne pas avoir à le payer, ou qu’on congédie un travailleur qui refuserait de faire des heures supplémentaires gratuites.

Aussi, il serait intéressant de questionner le mode opératoire de cette dissimulation, et le rôle des nouvelles technologies dans ce phénomène.

Les nouvelles technologies sont-elles responsables des nouvelles techniques de dissimulation du travail ?

Les nouvelles technologies d’information et de communication ont permis de dématérialiser de nombreux services tels que la communication interne et externe des entreprises ; cette dématérialisation ayant permis des gains considérables en productivité, mais aussi de créer des nouvelles façons de travailler, comme la réunion en visioconférence, ou le télétravail, ce qui représentent d’indéniables progrès.

Néanmoins, il ne faut pas oublier que ces nouvelles technologies représentent aussi le lien sans lequel l’ubérisation n’existerait pas. C’est pourquoi on constate souvent que ces nouvelles technologies sont souvent un prétexte qui permet à l’employeur de surcharger ses salariés de travail, de considérer que le télétravail n’est pas du « vrai travail », voire de distribuer du travail qui va au-delà des fonctions du travailleur. Il est donc ainsi beaucoup plus aisé de dissimuler du travail.

Cependant, faut-il pour autant blâmer l’existence de ces nouvelles technologies ? Pas tellement, non. Parce qu’en les utilisant à bon escient, on pourrait travailler à une meilleure répartition du travail afin d’œuvrer pour une organisation plus saine et plus respectueuse de l’être humain. En effet, la question du droit à la déconnexion ne doit pas mener vers une diabolisation de tout progrès technologique, mais plutôt vers une réglementation du travail « numérique » plus claire et plus protectrice des travailleurs.

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Pourquoi le fantasme de l’ubérisation de Macron ne règlera pas la question de la précarité

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Du dogme de l’entreprenariat

« Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre [petit rire méprisant] ».

Cette n-ième petite phrase de Macron, nous sommes nombreux à l’avoir intégrée, qu’elle nous ait plu ou non. Que ce soit par peur du chômage ou par sincère passion pour l’entreprenariat, de plus en plus de jeunes créent leur entreprise avant même d’avoir terminé leurs études. A un tel point qu’aujourd’hui, Paris est devenue la ville qui héberge le plus de start-ups en Europe, devant Berlin ou même Londres.

Pourquoi cet engouement ? Est-ce que c’est parce que selon Emmanuel Macron, ex-ministre de l’Economie désormais « en marche » pour les présidentielles [aujourd’hui élu Président de la République], les jeunes se rêveraient plus en milliardaires que fonctionnaires ? Est-ce que c’est parce que les profils de Steve Jobs et autres Mark Zuckerberg sont devenus le symbole de l’épanouissement professionnel ? Peut-être…ou peut-être pas.

En effet, quand on y regarde de plus près les candidats aux concours de la haute fonction publique ne sont pas moins nombreux, quand bien même le nombre de postes se réduit dans presque tous les domaines, politique d’austérité oblige. Et si les revenus des « growth hackers2 » et autres youtubeurs font envie, le revers de la médaille est souvent un parcours semé d’embûches qui ne ressemble en rien à une solution miracle au chômage.

Explications.

Des inégalités sociales qui perdurent dans l’entreprenariat

Déjà, il suffit d’observer le profil sociologique des entrepreneurs qui réussissent pour constater que l’entreprenariat n’est pas ouvert à tous. Il s’agit dans la plupart des cas de professionnels confirmés en reconversion professionnelle, qui ont des ressources suffisantes pour apporter un capital à leur future entreprise et construire un business plan acceptable pour les éventuels futurs investisseurs. Il y a aussi quelques étudiants de grandes écoles, abrités par les pépinières de leur école et bénéficiant encore de la bienveillance parentale, qui commencent leur business dans des conditions optimales. Parfois, on trouve aussi d’anciens cadres supérieurs au chômage pour qui, si l’entreprenariat est une option par défaut, ont souvent l’opportunité de bien rebondir en créant leur affaire.

Quant aux autres entrepreneurs, ceux qui demeurent dans la précarité, et dans l’endettement, et qui parfois vont tout droit vers la faillite, ceux-là ne font pas partie des classements de start-up de Challenges et autres canards libéraux. Pour la simple raison que ces derniers ne partent pas avec les mêmes armes. En effet, difficile de faire le poids lorsqu’on bâtit son affaire sur des dettes, peu de visibilité à long terme, peu de recul et parfois peu de formation. Hélas, dans le monde des affaires, la méritocratie, l’innovation, le travail et le talent ne suffisent pas toujours à pallier les inégalités sociales.

Ainsi, de la même manière qu’il existe des différences de classes entre salariat et patronat, il existe un entreprenariat à deux vitesses ; celui des cadres supérieurs qui deviennent des « start-upers », voire des « growth hackers », et celui des artisans, des jeunes de banlieue, des petits commerçants et de tous ceux qui sont contraints d’être sous le statut d’auto-entrepeneurs, avec toutes les nuances que ces 2 types d’entreprenariat comportent.

A ceci s’ajoute le fait que ces 2 types d’entreprenariats ne font pas que coexister dans l’économie libérale, ils sont intrinsèquement liés par un rapport de domination économique, l’un dépendant de l’autre, et l’un exploitant l’autre. Aussi, on constatera aisément que les catégories sociales surreprésentées dans l’entreprenariat dit « précaire » sont aussi celles que l’on retrouve dans les emplois précaires et peu rémunérés tandis que ceux qu’on trouve parmi les « growth hackers » se servent de l’entreprenariat pour continuer à accroître leur richesse.

Ces inégalités n’ont fait que grandir depuis que l’on a promu à outrance le mythe de l’ubérisation de l’économie. Vendue comme la baguette magique capable de supprimer la lutte des classes par le VRP Macron, elle n’est qu’un procédé pour déréguler l’économie libérale, déjà peu contrôlable. Toute l’entourloupe de ce procédé, c’est de mettre en avant le fait que l’ubérisation semble mettre le consommateur et le prestataire de service sur le même plan, tout en occultant le fait que l’entrepreneur « growth hacker » s’enrichit à la fois sur le dos du consommateur en proposant une prestation souvent moins fiable (pas toujours), et sur le dos de « l’autoentrepreneur-salarié » en ne lui assurant aucune protection sociale. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la mayonnaise prend ; car il suffit d’interroger les utilisateurs-clients ou les prestataires particuliers de ces modèles économiques « ubérisés » pour découvrir qu’ils y trouvent chacun leur compte, les uns en économisant de l’argent, les autres en arrondissant leurs fins de mois difficiles. Ainsi se crée une complicité de classe entre ces 2 catégories de néo-prolétaires, pour protéger le modèle économique qui leur permet de mettre du beurre dans les épinards ou de faire des économies de bout de chandelle, sans avoir à remettre en question l’hégémonie du néo-oligarque à la tête de ce modèle. Et c’est grâce à cette complicité que ce modèle a l’occasion de se développer, puis de prospérer.

Les consommateurs-cibles de l’ubérisation sont de plus en plus précaires

Si les inégalités se creusent suite à l’ubérisation, c’est aussi au niveau des modes de consommation car qui dit nouveau modèle économique, dit nouveaux usages, mais aussi nouveaux comportements. En effet, dans cette course au moindre coût, le consommateur a de plus en plus tendance aujourd’hui à délaisser les prestations classiques pour rechercher la moins chère, quitte à sacrifier un petit peu de qualité. C’est même devenu un réflexe, si l’on constate le succès des comparateurs de prix sur Internet et des prestations discount qui existent aujourd’hui dans tous les secteurs du service. Ces comportements ont pour corollaire de cannibaliser tous les entrepreneurs qui proposent des prestations classiques et intermédiaires, notamment dans le secteur du transport ferroviaire et aéroportuaire, de l’hôtellerie et dans la restauration livrée. Cette tendance est aussi en train de contaminer de façon étonnante (et surtout inquiétante) d’autres secteurs qui requièrent pourtant plus de régulation pour des raisons de sécurité et de qualité de service, comme la médecine (chirurgie dentaire avec le scandale Dentexia, optique) ou le recrutement. Ainsi, les prestataires classiques qui proposent du moyen de gamme  et qui avaient autrefois comme avantage concurrentiel durable de miser sur le rapport qualité/prix sont contraints, afin de survivre à cette cannibalisation, de proposer une prestation haut de gamme, tendant vers le secteur du luxe ou alors de proposer un service de type « discount ». Le cas de la SNCF est parlant ici ; en effet, le transport ferroviaire autrefois considéré comme un bon compromis au niveau du rapport qualité/prix propose aujourd’hui une prestation de moins en moins accessible aux classes moyennes (restauration haut de gamme, trains plus confortables, programmes de fidélité sur mesure, horaires réguliers, grand nombre de villes desservies). Pour ne pas perdre cette clientèle précarisée qui n’a désormais plus les moyens, il a fallu déréguler via loi Macron afin de proposer le service Ouibus, où le moindre confort devient une option facultative et payante (prises, bagages). Le transport aéroportuaire suit le même mouvement, afin de contrer la concurrence féroce des compagnies « discount ». Sans surprise, on retrouve parmi les consommateurs de ces prestations discount les mêmes entrepreneurs précaires pendant que les « growth hackers » se verront bénéficier des prestations haut de gamme créées par leur « business model ».

La mutation de l’économie via la dérégulation entraîne la mise en concurrence sauvage des plus précaires

Néanmoins, le plus dangereux dans l’ubérisation, n’est pas la destruction de parts entières de l’économie française mais la mise en concurrence complètement dérégulée de tous les entrepreneurs précaires. Car pour permettre une offre à des tarifs toujours plus bas, cette mise en concurrence est une condition indispensable. Les « growth hackers » ne créant pas d’emplois (ou si peu) dans un contexte où l’emploi est quasi-obligatoire pour avoir une source fiable de revenu, les entrepreneurs précaires sont presque condamnés à se multiplier. Plus d’entrepreneurs précaires, ça veut non seulement dire des parts de marchés plus petites, mais aussi plus inégales ; ce qui signifie clairement que l’ubérisation de l’économie ne sauvera pas tout le monde. Il va également de soi que cette ubérisation est extrêmement périlleuse pour la qualité, la sécurité du service mais aussi pour la qualité et la sécurité des conditions de travail ; c’est pourquoi la dérégulation économique sous-entend la fin de la protection sociale du salariat transféré au rang d’entrepreneurs précaires, et que les lois Macron I & II ont automatiquement conduit à la loi travail de Myriam El Khomri, ce qui a pour résultat des conditions de travail et de sécurité toujours plus déplorables.

Pour conclure, si la mécanisation de l’agriculture, la robotisation de l’industrie et la dématérialisation des services constituent indéniablement un progrès qui permet la suppression d’emplois pénibles et aliénants et un pas vers la fin du lien de subordination que constitue le salariat, il faut bien garder en tête que l’émancipation des travailleurs ne se fera clairement pas par la dérégulation de l’économie et le chantage à l’emploi, mais par un partage des richesses équitable qui permettra à chaque travailleur de s’imposer ses propres conditions de travail. Il est également urgent de questionner la signification de l’émancipation d’un travailleur ; l’objectif est-il de gagner un maximum d’argent tout en générant un minimum de coûts, ou alors de gagner suffisamment pour vivre tout en ayant une marge de manœuvre sur son temps, son environnement, son organisation et ses conditions de travail ?

1 : L’ubérisation correspond aux nouveaux modèles économiques d’entreprises où les consommateurs et les professionnels sont mis directement en relation via les nouvelles technologies. Elle est parfois présentée (à tort) comme un moyen d’inversion des rapports de forces via le numérique.

2 : L’expression « growth hacker », littéralement « hacker de croissance » est utilisée pour désigner une entreprise à la croissance économique tellement fulgurante qu’elle semble avoir été « piratée ». Les exemples les plus célèbres de « growth hacking » sont Facebook, Airbnb, YouTube ou encore LinkedIn.

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