Comment accueillir la parole de victimes de violences sexistes dans le milieu militant antiraciste

Temps de lecture : 2 minutes

Nous savons d’ores et déjà que la justice est inefficace, voire violente pour les victimes de violences sexistes. Sans chercher à dissuader celles qui souhaiteraient faire reconnaître leurs souffrances par l’institution, il est urgent de trouver une alternative à une justice à la fois patriarcale et structurellement raciste. D’une part parce qu’on peut difficilement compter sur une structure peu fiable qui pourrait instrumentaliser de manière raciste le combat féministe, d’autre part parce que si on veut changer les choses de manière systémique, il faut impérativement une organisation autonome et externe au système judiciaire ; l’exemple d’Adèle Haenel en est une preuve.

Or si on fait l’état des lieux de cette question, aujourd’hui les victimes sont tout simplement exclues plus ou moins implicitement des espaces militants antiracistes. Voici quelques pistes pour que la peur et la honte changent de camp.

  • Créer un espace d’écoute et de bienveillance

Il est essentiel que la victime soit crue sur parole et inconditionnellement dans un premier temps, afin qu’il existe un espace où elle puisse s’exprimer sans que la charge de la preuve ne repose sur ses épaules ; ce qui est, en soi, une violence supplémentaire.

Il faut également se souvenir de ne donner aucune injonction à la victime, ni prendre de décision à sa place : c’est à elle de décider des modalités de sa résistance.

  • Assurer la sécurité de la victime présumée

Pour que la victime puisse parler, il faut lui garantir l’absence de représailles si elle décide de se plaindre. Ceci passe par ne rien divulguer sans son consentement, mais aussi par empêcher ses éventuels détracteurs de nuire à son intégrité physique et/ou morale.

  • Ne pas confronter la victime à son agresseur présumé

Il est impératif que l’agresseur présumé soit exclu des espaces où la victime a ses habitudes, pour éviter, encore une fois, qu’elle ait à payer les conséquences de cet acte, alors qu’elle est déjà victime. Il faut également garder en tête qu’un agresseur présumé est susceptible de faire d’autres victimes, le principe de précaution est donc légitime dans ce contexte.

  • Etudier la pertinence de la défense de l’agresseur présumé en tout dernier lieu

Une fois que la parole de la victime a été entendue correctement, et que toutes les précautions ont été prises, on peut entendre la défense de l’agresseur présumé. A noter qu’à partir du moment où il prouve son innocence, il n’y a pas de raison de le mettre de côté ou de l’exclure des espaces militants.

Ce qu’il faut retenir ici, c’est que les espaces où la parole des victimes de violences sexistes est accueillie dignement est une condition nécessaire à l’inversion du rapport de forces pour lutter contre les violences sexistes, d’autant plus lorsque le contexte social est extrêmement tendu.

Il devient également urgent que l’ensemble des milieux féministes décoloniaux et intersectionnels pensent la question des violences sexistes sous un prisme anticarcéral, car c’est la seule manière de lutter contre sur le long terme.

 

Comment et pourquoi le miroir déformant des réseaux sociaux déshumanise les militant.e.s ?

Temps de lecture : 4 minutes

Les réseaux sociaux sont d’excellentes plateformes d’échanges où il est très facile de connecter des gens et créer des liens forts entre eux. S’il n’est pas souhaitable [pour des raisons évidentes] qu’un contrôle trop important soit exercé sur ce qui se dit sur les réseaux sociaux, il convient d’être vigilant non seulement sur la nature des informations qui y sont véhiculées [la question des « fake news » ne sera volontairement pas traitée ici car il s’agit d’un autre problème], mais surtout sur la teneur des échanges entre personnes, notamment les militant.e.s qui sont de gros utilisateurs de ces plateformes. Nous verrons donc ici pourquoi ces plateformes d’échanges sont des médias à part entière au même titre que les médias mainstream que nous consommons quotidiennement, et quels sont les mécanismes qui permettent à ces médias de déshumaniser nos échanges entre militant.e.s.

Les réseaux sociaux sont un média à part entière

Ce qui signifie que ce qui se dit n’est pas neutre, et que, comme dans tout média, il y a un angle à chaque publication. Tout ne peut donc pas être pris pour argent comptant, de la même manière que les informations dans l’actualité doivent être croisées et recoupées, il faut avoir les points de vue de tout le monde pour se faire un opinion sur un sujet. Et donc admettre qu’on ne sera jamais d’accord avec tout le monde, qu’on ne peut pas satisfaire tout le monde, et surtout qu’un point de vue divergent ne signifie pas que l’intention derrière est malveillante, mais qu’il peut s’expliquer par un contexte, une histoire, et des circonstances. Prendre en compte ces paramètres est donc indispensable pour être capable de se mettre dans la peau de son interlocuteur.

Or, le format des plateformes des médias sociaux où les interactions ont lieu majoritairement autour de publications individuelles et où la personne qui édite sur son compte ne rappelle pas forcément le contexte et les circonstances autorise n’importe qui à interagir n’importe comment sous ces publications. Néanmoins, si un auteur de publication est dans son droit lorsqu’il choisit ses modalités d’expression (c’est-à-dire de ne pas forcément rappeler d’où il écrit, dans quel contexte et dans quelles circonstances), ce n’est pas un prétexte valable pour harceler, dénigrer voire menacer ou insulter (dans les cas les plus graves) cet auteur. C’est même d’ailleurs au lecteur de réfléchir et de se demander les raisons et l’origine d’une publication avant de la commenter et de poser une question de manière non pertinente avec le sujet. En effet, ne pas faire ce travail conduit à un manque d’empathie qui empêche la compréhension de l’ensemble des utilisateurs des médias sociaux. Et ce manque d’empathie fait partie intégrante du processus de déshumanisation des militants.

Les médias sociaux dématérialisent les relations entre militant.e.s

Les plateformes de médias sociaux permettent d’échanger virtuellement avec un grand nombre de personnes, connues ou non, en privé ou publiquement, qu’il aurait été difficile de convier à un échange dans la « vraie vie » (IRL, In Real Life, pour les habitué.e.s du web). Ceci permet autant de rendre plus accessibles les rencontres entre militant.e.s, que de raréfier les échanges IRL, qui deviennent coûteux en temps, en énergie et en transports. Ces échanges deviennent donc idéalisés à outrance et mis sur un piédestal, ce qui entraîne une hiérarchisation pas toujours très saine entre les différents types d’échange.

Ainsi, le sentiment d’éloignement créé par la dématérialisation des échanges combinée à cette hiérarchisation, et parfois amplifié par l’anonymat sur Internet entraîne une perte de limites qui provoque un phénomène de dissociation entre les personnes et leurs écrans derrière lesquelles elles se trouvent ; en effet, l’écran donne une impression totalement illusoire d’être un « bouclier » qui servirait à la fois à se protéger soi-même et à empêcher de blesser ses interlocuteurs. Cette [fausse] impression réifie complètement les utilisateurs de médias sociaux en les réduisant à des « écrans » (alors qu’il s’agit de vraies personnes).

Pourtant, les relations virtuelles ne sont pas moins intenses que les relations IRL ; bien au contraire, puisque la virtualisation provoque aussi des liens complètement désinhibés, que ce soit dans les échanges avec affinités, ou ceux avec conflits. C’est pour ces raisons que les médias sociaux peuvent autant créer de liens de solidarité solides, où il est plus facile d’avoir accès à du contenu politisant, que de situations violentes de harcèlement, comme il en existe, notamment à l’égard de militantes féministes (pour exemples Anaïs Bourdet de Paye Ta Shnek qui parle de burn-out militant, Fatima Benomar qui subit du cyberharcèlement raciste ou encore « Buffy Mars », la blogueuse-vidéaste de www.toutestpolitique.fr qui a subi des attaques après s’être plaint du harcèlement sexiste d’un technicien Orange). On a trop peu conscience de la consistance de ces liens et de leur impact sur notre vie sociale, et sur les débats militants, et de leur rôle dans les conflits, alliances, et ruptures entre nous ; ce qui est dommageable à bien des égards.

 

Il est donc primordial à la fois de maîtriser l’usage des médias sociaux, d’en comprendre les enjeux et de prendre conscience de leur impact sur nos vies et nos pratiques militantes. D’une part pour nous permettre d’en profiter pleinement dans nos luttes, mais surtout pour apprendre à faire en sorte que nos débats ne finissent pas en conflits où il y a ruptures d’alliances qui se sont souvent construites difficilement.

En effet, à force de débats houleux, on se rend souvent compte que la mauvaise qualité des infos que l’on peut trouver sur ces médias n’est pas notre seule ennemie, mais que le manque de bienveillance entre militant.e.s peut être tout aussi nuisible, si ce n’est plus. Une solution serait de travailler pour que les échanges IRL soient plus nombreux, cependant il faut désormais admettre que les échanges virtuels deviennent la norme, et que l’on va devoir concilier avec.

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La culture du viol (2/5)

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Ce qu’on appelle « culture du viol » correspond à la fois aux clichés entourant la question du viol, et et aux moyens mis en œuvre pour faire reposer la responsabilité du viol sur la victime. Cette « culture du viol » très présente dans nos sociétés occidentales, entretient l’idée reçue plus ou moins consciente que le corps des femmes est à disposition des hommes, et de cette manière, encourage les viols et agressions sexuelles.

La culture du viol se base sur l’idée reçue que la plupart des viols seraient commis par des inconnus de la victime, tard dans la nuit dans une ruelle sombre. Dans ce scénario, le violeur est souvent peu attirant, et atteint d’une pathologie mentale. Le problème de cette image du viol, c’est que non seulement elle ne correspond pas à la réalité de la majorité des viols, ce qui rend le viol encore plus difficile à identifier, mais en plus, elle fait peser la responsabilité du viol entièrement sur la victime. D’après ce cliché, il serait « facile » d’éviter les viols ; il suffirait de ne pas s’aventurer non accompagnée à heure tardive dans des endroits isolés. Ceci voudrait dire que l’espace public, passé une certaine heure, n’appartiendrait plus aux femmes, et qu’on ne peut pas reprocher à un violeur de disposer du corps d’une femme dans ces conditions. On laisse croire aussi que la sexualité masculine serait impossible à contenir, et que c’est aux femmes de ne pas se rendre disponibles aux hommes car considérés comme dangereux, et non aux hommes de se contrôler.

En donnant l’injonction aux femmes de ne pas se rendre vulnérables face aux violeurs, et donc disponibles sexuellement face aux hommes, on exerce ainsi un contrôle sur leur comportement sexuel. En effet, on diffuse ainsi l’idée que seuls les hommes ont du désir sexuel, et que ce désir est dangereux pour les femmes ; donc si elles veulent éviter le viol, elles doivent se protéger du désir masculin en évitant de le provoquer. Pire, une femme qui revendiquerait avoir du désir sexuel serait perçue comme une femme de mauvaise vie, qui mériterait presque d’être violée. De cette manière, le « slutshaming », qui consiste à humilier une femme en fonction de son comportement sexuel, contribue pleinement à la culture du viol.

Seulement, voilà, les femmes sont aussi soumises à des injonctions contradictoires ; d’un côté on les somme de ne pas céder au désir des hommes, et de l’autre, on considère par défaut que leur corps est à disposition des hommes. C’est pourquoi, le concept de la « friendzone », qui laisse le mauvais rôle aux femmes qui ne laissent pas leur corps à disposition des hommes qui se comporteraient pourtant correctement avec elles, est un concept patriarcal, qui lui aussi, entretient la culture du viol ; car il repose sur l’idée qu’une femme doit forcément du sexe à un homme avec qui elle passe du temps.

Enfin, les médias, notamment le cinéma et la publicité ont un apport non négligeable aux stéréotypes qui constituent la culture du viol. En effet, il n’est pas rare de voir dans ces images, des modèles de femmes qui « réclameraient » d’être violées, ou alors qui ressentent du désir, quand bien même elles diraient non. Ces stéréotypes se traduisent jusque dans le langage courant, où on parle de femme qui se « fait violer », non de femme violée, comme si la victime avait commandité un acte criminel à son encontre.

Finalement, si la culture du viol est à combattre, ce n’est pas seulement parce qu’elle encourage et banalise le viol qui est un crime, rappelons-le, mais surtout parce qu’elle limite le droit des femmes de disposer de leur corps librement, en choisissant comment elles souhaitent exercer leur sexualité, notamment leurs partenaires et le moment d’avoir des rapports sexuels.

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Pourquoi transformer la journée internationale de lutte pour les droits des femmes en « journée de la femme », c’est grave

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A l’origine, le 8 mars fut l’initiative de Clara Zetkin, journaliste allemande et directrice de la revue L’Egalité, qu’elle a elle-même fondé en 1890. Elle s’inscrivait dans une démarche révolutionnaire en ce qui concerne le droit des femmes. Elle décida en 1910 lors de la conférence des femmes socialistes en 1910 de créer une journée internationale des droits des femmes pour sensibiliser l’opinion en faveur du droit de vote des femmes.
Ce qui signifie clairement que tant que le 8 mars est célébré, cela signifie qu’il y a encore des luttes à mener pour que les femmes soient égales en droit avec les hommes.
Que reste-t-il aujourd’hui, en 2016, de ces revendications ? On pourrait penser que maintenant que le droit de vote a été obtenu dans de nombreux pays, et du moins en France, la lutte féministe n’a plus lieu d’être.

Seulement, voilà. Aujourd’hui, partout dans le monde, et même en France, des inégalités structurelles envers les femmes continuent d’exister et de pourrir la vie de plus de 50 % de la population.

Pourtant, ces inégalités n’empêchent ni les marketeurs d’instrumentaliser cette journée afin d’en faire un événement consumériste, ni aux habituels détracteurs du combat féministe de galvauder le sens de cette journée de luttes.

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En effet, lorsqu’on oublie pourquoi la journée du 8 mars est commémorée et que surtout, ce n’est pas une fête, on contribue à la dépolitisation du combat féministe. Ainsi, on déresponsabilise toujours un peu plus nos représentants politiques qui ne prennent jamais (ou presque) de mesures concrètes tendant vers une destruction du modèle patriarcal  de la société.

Ce qui donne lieu à des situations cocasses, outre la distribution de roses aux travailleuses de genre (supposé) féminin que l’on peut constater dans certaines entreprises, comme les initiatives lancées par les marques ou même certaines mairies énumérées ici. On est donc loin des revendications de 1910, alors qu’il reste encore beaucoup de travail, notamment concernant les violences conjugales, le harcèlement sexuel, la culture du viol, le slutshaming, l’islamophobie, la discrimination à l’enseignement supérieur et à l’emploi qualifié, la représentation au sein des institutions politiques et médiatiques en France. Toutes ces questions sont purement politiques, et tous ceux qui utilisent les événements politiques à des fins mercantiles ou même pour des questions de « bons sentiments » entravent les luttes féministes.

Alors, oui, les blagues sexistes le 8 mars, en plus d’être lourd, c’est grave. Mais ce n’est pas le pire. Les promotions qui réduisent le genre féminin à sa seule dimension de consommatrice, c’est insultant. Les personnes qui pensent que le 8 mars est une « fête », c’est exaspérant. Et ceux qui ne comprennent pas qu’on refuse de troquer notre dignité contre quelques fleurs sont tout simplement ignorants.

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