Reconnaître les procédés utilisés pour masquer les liens de subordination, les violences et les dominations

Si les dominations sont si difficiles à combattre dans notre société, c’est parce qu’elles passent inaperçues la plupart du temps. Le meilleur moyen de limiter leur impact négatif est donc d’apprendre à les identifier, dans un premier temps, puis à les matérialiser, comme les liens de subordination apparaissant dans un contrat de travail garantissant un minimum de protection sociale. Voici les indicateurs à observer pour apprendre à démasquer les situations où il y a abus.

  • Utilisation d’un champ lexical spécifique et de figures de styles dans le langage permettant d’atténuer ou de minimiser les situations de domination

Comme la méthode qui consiste à vous faire croire que vous êtes un « auto-entrepreneur » ou votre « propre patron » alors que votre charge de travail est aussi permanente que celle d’un salarié, et que les conditions sont les mêmes ; ce qui ressemble fortement à du travail dissimulé. De la même manière, lorsqu’on parle de « mettre en place un partenariat » pour parler de recrutement, il s’agit, là encore, d’une entourloupe. On peut également vous parler de « chiffre d’affaires » alors que c’est du salaire. Il y a aussi l’astuce où on déguise les injonctions en suggestions.

tableau cash

(Note interne de Deliveroo datant de 2016 rendue publique par Cash Investigation le 23 septembre 2019)

  • Utilisation de techniques de manipulation mentale

Lorsqu’on joue sur vos émotions, qu’on vous propose des solutions miracles pour des problèmes complexes, qu’on cherche à vous divertir ou à vous infantiliser, ou encore à vous maintenir dans l’ignorance, vous êtes probablement victimes de manipulation. Il est intéressant d’apprendre à identifier ces techniques afin de s’en préserver.

 

  • Difficultés pour obtenir une traçabilité des échanges (utilisation de messages vocaux ou des appels téléphoniques pour éviter de laisser des traces écrites)

Méfiance également s’il n’y a aucune trace écrite de vos échanges avec les personnes pour qui vous travaillez. C’est une méthode pour vous empêcher de collecter des preuves recevables par un tribunal en cas de litige, sachant que des messages vocaux sont rarement conservés et qu’on n’a pas forcément le réflexe d’enregistrer des appels.

  • Manque de transparence et rétention d’information

La rétention d’information peut rentrer dans les caractéristiques d’une situation de harcèlement, et le manque de transparence dans une structure peut rapidement mener vers des pratiques managériales problématiques, vectrices de dysfonctionnements systémiques.

  • Inaccessibilité des recours juridiques

Ceci s’inscrit dans le procédé de manipulation qui consiste à vous maintenir dans l’ignorance et dans l’impuissance : on vous prive de vos droits en les rendant inaccessibles, afin de vous empêcher de reconnaître les liens de subordination.

La connaissance de ces procédés ne permet pas à elle seule d’éradiquer l’ensemble des situations de domination, or, elles permettent de déployer les moyens nécessaires pour atteindre cet objectif. Ces moyens ne peuvent se limiter aux recours individuels ; il est impératif de construire des liens solides permettant l’émergence d’un rapport de forces afin que ces situations évoluent favorablement.

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Des moyens pour faire aboutir une grève (2/2)

Les grèves qui échouent ne viennent pas uniquement du traitement médiatique catastrophique des mouvements sociaux et du manque (réel ou supposé) de mobilisation.

En effet, toute mobilisation sociale demande un minimum de méthode et d’organisation pour mener vers une victoire. Voici quelques éléments à étudier.

  • Réfléchir en amont à un mode d’action pour qu’il soit le mieux adapté au contexte

…l’objectif étant de déstabiliser les intérêts de la structure que l’on vise, afin d’instaurer un rapport de forces rendant une négociation possible.

  • Définir des revendications claires

…Pour éviter toute forme de récupération et de dépolitisation des demandes émises. Il ne faut pas laisser de marge de manœuvre possible pour des aménagements qui contourneraient ou s’éloigneraient trop des revendications de base.

 

  • Choisir les revendications à partir d’une réflexion politique radicale

Il est essentiel de réfléchir à un questionnement politique et social radical afin d’être en mesure de revendiquer des changements structurels.

  • Trouver des moyens pour rendre la grève la plus inclusive possible (caisses de grève, happenings)

Pour qu’une grève soit suivie massivement, il est primordial que des aménagements soient mis en place, afin d’inclure tous les travailleurs. On peut mettre en place des caisses de grève, pour que tout le monde puisse participer, même symboliquement, ou encore des actions de désobéissance civile en faisant participer les personnes ne pouvant pas faire grève.

  • Refuser de condamner publiquement les autres acteurs du mouvement social dont les modes d’action sont en rupture avec les vôtres

Les modalités d’action dans un mouvement social sont aussi diverses que chaque acteur qui le compose ; c’est d’autant plus vrai lorsque le mouvement est largement suivi.

Souvent, pour décentrer le débat autour des revendications, l’injonction est faite aux personnes les moins radicales de condamner les pratiques des autres participants au mouvement social. S’il est naturel que chacun et chacune s’oriente vers les modes de luttes qui lui conviennent le plus, il est plutôt inopportun de valider une division artificielle, surtout auprès de personnes qui n’ont pas intérêt à ce que la grève aboutisse. La solution ici serait de refuser cette condamnation en rappelant la volonté d’unité du mouvement, et en recentrant le débat sur les raisons du mouvement social. Nous ne devons en aucun cas aller dans le sens de celles et ceux qui souhaitent diviser le mouvement.

  • Ne jamais attendre des échéances institutionnelles pour agir (projet de loi, décisions des cadres supérieurs, mais au contraire réfléchir aux dysfonctionnements structurels pour les dénoncer etc)

En effet, les institutions auront moins tendance à imposer une perte de droits sociaux, si en face elles ressentent une résistance puissante (comme l’explique très bien Anasse Kazib dans cette émission du QG) construite à partir d’une vigilance constante.

Si les grèves permettent de déconstruire des structures, ceci ne signifie pas que les mouvements sociaux dans leur ensemble doivent être déstructurés en interne, bien au contraire, il est essentiel de définir une stratégie efficace pour que des victoires en découlent.

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Pourquoi les grèves aboutissent de moins en moins : tirer les leçons des précédentes défaites (1/2)

Si de nombreuses grèves ont mené vers des victoires sociales et politiques, aujourd’hui, elles les garantissent de moins en moins, malgré la détermination des grévistes et des soutiens influents. En effet, le contexte de répression des mouvements sociaux et de dépolitisation de la société civile n’aide pas. Cependant, il y a également d’autres paramètres à prendre en compte pour expliquer ces échecs.

  • La grève est devenue un réflexe

Elle est souvent décidée en réaction (ce qui est déjà, en soi, problématique) à une décision hiérarchique ou à un projet de réforme d’ordre économique, quand bien même ce ne serait pas le mode d’action le plus adapté.

  • Les revendications ne sont pas toujours claires

Bien que généralement les volontés de « dialogue social » soient de pures arnaques, il arrive que les rares opportunités de négociation soient entièrement bloquées car il n’y a tout simplement pas de revendications explicites, malgré les préavis déposés régulièrement.

C’est pourquoi il est important d’être précis dans ses demandes lorsque l’on entreprend un mouvement social, surtout lorsqu’il est régulier. En effet le mécontentement général qui produit un climat social de mauvaise qualité a souvent pour origine une organisation du travail malsaine ; il est essentiel d’en identifier précisément les causes.

  • Il y a des injonctions à la solidarité envers les grévistes sans garantie de solidarité réciproque

Généralement, les personnes grévistes ont un poste durable, sont syndiquées, donc protégées (pas toujours, attention) contrairement aux intérimaires et prestataires de service précaires, qui sont rarement en mesure d’exercer ce droit sans risquer leur renouvellement ou une éventuelle proposition d’emploi stable.

Bien que les grévistes revendiquent toujours une amélioration des conditions de travail des plus précaires, les intérêts des personnes ayant un emploi stable ne convergent pas forcément avec ceux des travailleurs plus vulnérables. En effet, seuls les premiers et premières concernées sont en mesure de définir les termes de leurs luttes, pour que de potentiels alliés les reprennent, les diffusent pour les amplifier et servent éventuellement de « boucliers protecteurs ».

Or, on constate fréquemment que l’agenda des plus précaires n’est jamais celui considéré comme prioritaire, malgré le fait que c’est la généralisation et l’existence même de la précarité qui tirent les conditions de travail de tous et toutes vers le bas.  C’est donc bel et bien une partie du salariat qui impose ses modalités de lutte à une autre plus fragile, sans qu’il n’y ait de garantie de victoire, ou de lutte pour généraliser la sécurité [relative] de l’emploi dont ils bénéficient

  • Il y a un déficit en termes de pensée politique sur une société alternative

Puisque les grèves sont décidées en réaction à un calendrier politique externe à celui des travailleurs lorsqu’elles sont ponctuelles, ou pas déployées à bon escient lorsqu’elles sont régulières, il ne reste ni temps ni énergie pour que les acteurs et actrices du mouvement réfléchissent à des solutions alternatives et concrètes à la société actuelle.

En effet, une grève à elle seule ne suffit pas pour des changements radicaux et structurels ; encore faut-il avoir pensé en amont à comment les déployer.

  • La grève manque parfois de radicalité dans certaines situations

Une grève peut mettre du temps avant de faire perdre de l’argent à l’entreprise ou à l’Etat, et affaiblit les grévistes à court terme (et à long terme en cas de défaite).  Il faut ajouter à ce problème, le contexte de précarité généralisée qui rend la rupture de grève encore plus aisée pour l’Etat et les grands patrons.

Enfin, il arrive de plus en plus fréquemment que certains acteurs tirent profit des grèves, et s’enrichissent…sur le dos et au détriment du mouvement social, ce qui rend finalement l’action contre-productive.

Une piste de solution, serait de trouver des alternatives à la grève, en la dépassant par un mouvement plus large de désobéissance civile.

 

Il ne s’agit pas de jeter d’abandonner totalement la grève comme mode d’action, mais bien de le faire évoluer pour qu’une grève soit plus inclusive, moins risquée pour les grévistes, et surtout plus efficace.

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