D’après Umberto Eco, voici les 14 éléments caractéristiques du fascisme (Eco, Reconnaître le fascisme, 1997):
- Le culte de la tradition
- Le refus du modernisme
- Le culte de l’action pour l’amour de l’action
- Il ne peut y avoir d’avancée du savoir
- La peur innée de la différence
- L’exploitation de la frustration
- L’obsession du complot
- L’humiliation par la richesse de l’ennemi
- La vie est un état de guerre permanent
- Le mépris des faibles
- Le culte de l’héroïsme et de la mort
- Le leader est l’interprète de la voix du peuple
- L’usage d’un lexique pauvre
- Le machisme
Si nous ne vivons pas encore dans un état fasciste, il existe toutefois des éléments dans notre société qui favorisent une transition vers le fascisme.
- La concentration des pouvoirs sur l’exécutif
Sous la Vème République, c’est le Président de la République et le gouvernement qui ont le plus de pouvoirs.
Le Président de la République détient les codes de l’arme nucléaire et peut décider de les déclencher, il représente le chef des armées, nomme le gouvernement, promulgue les lois, peut dissoudre l’Assemblée Nationale. Le gouvernement peut proposer des lois.
Il suffit d’avoir une majorité absolue à l’Assemblée Nationale pour avoir les pleins pouvoirs : en effet, le rapport de forces est tel que les députés de la majorité présidentielle se rebellent peu contre le gouvernement, par souci de conserver leur siège et leur investiture.
Lorsqu’il y a une majorité relative, comme ce fut le cas entre juin 2022 et juillet 2024, l’usage fut d’utiliser les décrets et l’article 49-3 de la Constitution pour gouverner et faire passer des lois dont personne ne veut. En effet, bien que ces usages soient légaux, lorsque le pouvoir en abuse, ils sont perçus comme des dénis de démocratie.
Aujourd’hui, c’est la coalition du NFP (PS-LFI-EELV-PCF) qui a obtenu une majorité relative dans l’hémicycle, pourtant le Président de la République Emmanuel Macron refuse encore de nommer un gouvernement avec des ministres issus de cette coalition ; ce qui confirme le peu de poids du pouvoir législatif dans la configuration de la Vème République.
- Le culte exagéré de la personnalité
Parce que la figure du Président de la République est centrale dans la Vème République, l’élection présidentielle est celle qui suscite le plus d’intérêt auprès des électeurs et des médias.
- Les vides juridiques et le flou administratif qui permettent de protéger les personnes les plus puissantes
Présomption d’innocence, immunité parlementaire et présidentielle, effectifs policiers sur le terrain formés aux interventions de flagrant délit mais pas à l’examen de preuves et à l’enquête, permettent aux agresseurs et politiciens mis en examen de se protéger sans entraver l’exercice de leur pouvoir.
A contrario, il existe une sur-représentation dans la population carcérale de personnes pauvres et/ou minorisées, le plus souvent en détention provisoire et/ou pour de petits délits (infractions au code de la route, trafic et consommation de stupéfiants, vol à l’étalage).
- La complexité des recours et des procédures
Plaintes non reçues, manque d’effectif dans les commissariats, aide juridique pas toujours acceptée, honoraires d’avocats onéreux et délais de traitement ou de prescriptions dissuadent les personnes les plus démunies de faire valoir leurs droits.
Or, une loi pas ou mal appliquée ne fait pas autorité.
- L’obsession de la liberté individuelle et le dédain des questions d’égalité
Lorsqu’on place les valeurs de libertés individuelles au-dessus de tout, et au détriment de la notion d’égalité et de justice sociale, on rend possibles toute forme de domination structurelle.
Par exemple, en diminuant le poids des décisions syndicales et en affaiblissant les organisations collectives protégeant les droits des salariés dans les entreprises, on renforce le lien de subordination d’une part, et l’individualisme d’autre part. Ou encore en limitant les investissements dans les services publics de santé et d’éducation, sous prétexte que ce ne serait pas suffisamment « rentable ».
Ainsi, il devient compliqué de demander des efforts collectifs comme des règles sanitaires ou une participation à l’impôt, lorsqu’on a érigé comme valeur-modèle le « chacun pour soi ». C’est pourquoi une campagne de vaccination en contexte de pandémie est impopulaire alors que les mesures visant à réduire les taxes sont très populaires.
- La dégradation de la qualité de l’information dans les médias
Une information de qualité demande du temps, et de l’investissement, notamment lorsqu’il s’agit de produire des analyses de fond et des investigations. Or, faute de modèle économique pérenne pour la plupart des médias, la tendance est à l’immédiateté et la course au buzz afin de vendre des espaces publicitaires.
Ce contexte laisse un espace propice à la prolifération des fake news, au développement de théories conspirationnistes et confusionnistes, fondamentales dans le socle idéologique du fascisme.
- La banalisation des discours stigmatisant les minorités sociales
Normaliser les discours critiques envers les minorités, tout en relayant leur parole au second plan renforce l’idée que « les plus forts gouvernent ». En effet, la haine des minorités constitue le socle de l’idéologie fasciste.
- Le refus de la responsabilité dans les crimes coloniaux et l’esclavage
Prétextant une revendication de repentance de la part des descendants des peuples colonisés et mis en esclavage, l’acceptation de cette responsabilité reste encore très fastidieuse, malgré quelques gestes politiques timides.
Maintenir ce déni empêche de prendre le recul et de tirer les leçons nécessaires de l’Histoire pour construire des relations diplomatiques saines.
- L’Histoire de France partiellement censurée
Ainsi, il est logique que les parts d’ombre de l’Histoire de France soient toujours occultées. Cette censure empêche la prise de conscience collective de la nécessité de tirer des leçons de cette histoire. Par exemple, sur la période coloniale, l’accent est mis sur les politiques de décolonisation, mais très peu sur la période coloniale, ce qui minimise l’impact négatif de l’empire colonial français.
- Le recours à la violence légitime de l’État
Notamment à travers la police, l’armée et la gendarmerie, surtout avec des méthodes de maintien de l’ordre controversées (utilisation de gaz lacrymogène, nasses, clés d’étranglement).
- La préservation d’un ordre établi
Aujourd’hui, les institutions favorisent les intérêts des classes sociales les plus privilégiées et utilise la police, qui bénéficie d’un usage légal et considéré comme légitime de la violence et de la force.
- La mise en place d’un arsenal sécuritaire dangereux
Les différentes politiques sécuritaires mises en place depuis 2015 (état d’urgence dans le droit commun, loi asile et immigration) sont des outils qui si un pouvoir fasciste est en place sera très dangereux.
La spécialité du fascisme c’est d’utiliser des moyens légaux et institutionnels (comme le référendum) pour inverser les hiérarchies des normes et créer des réalités dystopiques. Leur procédé, c’est toujours d’écraser les corps intermédiaires (parlement, associations, journalistes, Parlement) pour laisser place à une hégémonie du pouvoir exécutif. C’est pourquoi il convient d’être vigilant sur les moyens que trouve cette force politique dangereuse d’accéder au pouvoir exécutif, mais aussi sur ce qui normalise leur idéologie dans tous les espaces politiques et médiatiques.

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