Pourquoi le « conflit » entre les « décoloniaux » et les « intersectionnels » est complètement absurde (en 5 points)

Parfois, les débats entre les militants de l’antiracisme politique sur les réseaux sociaux, finissent en véritables shitstorms, et créent de grosses embrouilles menant à des ruptures brutales. Si l’existence de discussions divergentes est une chose plutôt saine dans la pratique militante, leur transformation en conflits peut fortement nuire à la création de lien social et à la progression de nos luttes, comme l’explique ici Rafik Chekkat, co-fondateur du site Etat d’Exception. Puis, outre leurs nuisances, ces querelles, lorsqu’on étudie de près les thèses politiques de chaque courant, n’ont pas tellement de sens. Explications :

  1. Les études et théories décoloniales ont été développées dans un contexte où la lecture des faits sociaux se fait de manière intersectionnelle.

En effet, comme son nom l’indique, l’intersectionnalité permet d’étudier les intersections qui existent entre les rapports de race, de classe et de genre, et cette notion est très importante pour les mouvements décoloniaux qui ont pour objectif principal de « penser la race » dans un contexte dominant où la question raciale est au mieux traitée sous un prisme moral, au pire reléguée aux angles morts et aux impensés du milieu militant.

  1. En réalité, personne ne « hiérarchise », mais tout le monde « priorise », et ce n’est ni choquant ni problématique.

Si on fait une analogie grossière entre les luttes politiques de classe, genre et race et liste de tâches, on peut distinguer ce qui est prioritaire (ou non) en termes d’urgence et d’importance.

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D’après cette matrice d’Eisenhower, on peut déduire facilement qu’il est logique pour un mouvement qui prétend s’occuper d’antiracisme de déléguer les questions de genre et de classe à d’autres mouvements pour qui ces luttes sont au cœur de leurs préoccupations. Il est aussi aisé de comprendre que selon les individus et leur sociologie, les urgences varient. Il est d’ailleurs dans l’intérêt de tous les militants et toutes les militantes que chacun.e se concentre sur le domaine là où iel se sent lae plus efficace/utile. En effet, déléguer une lutte, ou la reporter dans le temps surtout dans un contexte « critique » (dans le sens où certaines revendications ne peuvent pas exister si d’autres plus fondamentales ou prioritaires n’ont pas été satisfaites), cela ne signifie absolument pas qu’il faut l’abandonner ou l’ignorer, mais plutôt qu’il faut installer un environnement favorable pour qu’un maximum de luttes obtiennent gain de cause.

  1. Il est tout à fait possible de se revendiquer à la fois « décolonial.e » et « intersectionnel.le »

…Puisque d’une part, il n’y a aucune contradiction dans le fait de penser que les rapports de race structurent ceux de genre et de classe (prisme décolonial) avec le fait de penser que les oppressions de genre se croisent avec les oppressions de race et de classe (prisme intersectionnel), et d’autre part, aucun.e militant.e et aucun.e organisation n’est propriétaire de chaque « lecture » ; les résultats de recherche en sciences politiques et sociales peuvent être donc utilisés et récupérés par n’importe quel.le militant.e qui en ressent la nécessité (au cas où il faudrait encore le préciser).

  1. Les injonctions à articuler la question de race avec celle de classe et/ou celle de genre viennent bien [trop] souvent de personnes qui ont tendance à la négliger ou à en faire une question optionnelle…

…alors que dans les faits, les militants de l’antiracisme politique ont été précurseurs au niveau de l’action « d’articuler », contrairement à la gauche radicale (qui est majoritairement blanche, rappelons-le) qui continue à invisibiliser la question raciale au profit de la question de classe, quand bien même ce ne serait pas dans son intérêt de le faire (on a toutes et tous connu les militants de gauche qui nous crachent dessus quand on parle islamophobie, mais qui reviennent la bouche en cœur dans les quartiers populaires et ghettoïsés lorsqu’il faut gratter des voix pour les élections ou de la chorba pour le Ramadan). Il arrive aussi que certains militants de l’antiracisme politique, qui se revendiquent plus du courant intersectionnel que du courant décolonial, en viennent à « diluer » la question raciale, pour des raisons « stratégiques » ; une méthode qui peut se révéler coûteuse en termes d’autonomie. Ce n’est, bien entendu, pas cette stratégie qui est condamnable, mais plutôt l’injonction à la dilution qui pèse lourd sur les épaules des militants de l’antiracisme politique qui creuse les divergences sources de conflits ; car ces divisions ne profitent pas à l’antiracisme, mais bien aux personnes pour qui cette lutte n’est pas vitale, voire même n’est pas dans son intérêt (militant.e.s de la gauche blanche).

  1. La confusion entre « intersection » et « superposition » des oppressions conduit vers des débats où il devient difficile de faire preuve d’écoute et/ou de bienveillance…

…Et cela peut s’avérer extrêmement dangereux. En effet, si lors de croisement d’oppressions, la personne doublement, triplement, voire plus opprimée peut être dans une souffrance plus grande qu’une personne qui ne subirait « qu’une seule » oppression, ce n’est pas toujours le cas (exemple : crime policier raciste reste plus violent que le harcèlement moral et sexuel d’une femme racisée). Puis l’analyse intersectionnelle des faits sociaux n’a pas pour objectif d’organiser un « concours des oppressions » déplacé, voire effrayant, où chacun.e scruterait qui est assez « safe » ou non, qui est assez « déconstruit » ou non, qui est assez « concerné » ou non, comme si la pertinence d’un propos comptait moins qu’un story-telling dénué de fond et de sens, mais émis par une personne validée par la « police militante ». Cette « chasse aux mauvais militants » est révélatrice de dérives ultra-libérales et d’un élitisme au sein d’un milieu qui se revendique pourtant de l’égalité et de la dignité pour tous et toutes, et risque clairement de créer un climat complètement anxiogène où le harcèlement et les situations de violence diverses et variées risquent de se généraliser.

Finalement, il apparaît clairement que l’opposition entre les mouvements intersectionnels et décoloniaux est complètement artificielle, inutile, voire même nuisible et contre-révolutionnaire ; si les divergences d’opinion sont légitimes, les faux débats ne sont que le résultat du racisme combiné à l’ultra-libéralisme structurant nos sociétés, et donc nos espaces militants qui en font partie intégralement. Ainsi, la solution à ce « faux » conflit, est bien sûr de se rendre compte de sa superficialité, mais aussi de comprendre qu’en plus de « checker ses privilèges », il faut aussi accepter que les luttes politiques sont d’abord des affaires d’intérêts, et que même si en tant que groupe social nous avons des intérêts convergents, ce n’est pas forcément le cas de chaque groupe militant.e pris individuellement.

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50 Shades of Bassem

36656591_10156399087439356_855274103421009920_nLe nom et « l’oeuvre » de Bassem ne m’évoquent que des œuvres d’art contemporain, toutes plus choquantes et absurdes les unes que les autres.

« Between shit and artchitecture», by Anish Kapoor. Parce que Bassem, c’est un monument à lui tout seul, construit à base de merde.

« Le Plein du Vide », by Xu Yi, parce que c’est impressionnant de réussir à occuper autant d’espace, tout en ne se basant sur rien.

Bassem, c’est ça ; un être aussi fascinant qu’affligeant, qui nous fait autant rêver, rire, que pleurer. Bassem, c’est le mec qui réussit à avoir son portrait dans Le Parisien, sur BFM TV, et même dans le NY Times tout en se clashant sur Snapchat avec des jeunes de 15 ans alors qu’il en a 45. Bassem, c’est le mec qu’on adore détester, mais aussi qu’on déteste adorer.

Parce qu’avouons-le, si Bassem est une drôle de caricature faite à base d’un conglomérat plutôt infâme mêlant sexisme et racisme, il a le mérite de faire rire avec son sens de la formule maladroit et sa ponctuation à base d’insultes en dialecte tunisien. Bassem, c’est un peu notre plaisir coupable, qu’on kiffe en privé, mais qu’on peine à avouer en public, nous les militants des causes humanistes. Un peu comme nos idoles et nos tenues datant de nos années collège.

Seulement, Bassem, c’est bien plus qu’un guilty pleasure sans conséquence. En effet, si le ridicule du personnage ne tue pas, son instrumentalisation est néfaste pour les citoyens musulmans de ce pays surprenant qu’est la France.

Et oui, Bassem, c’est un n-ième idiot utile qui permet à la société française de taper joyeusement sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à un musulman ou à un jeune des quartiers populaires. Et dans un pays qui a une fâcheuse tendance à ériger des ânes en représentants des minorités sociales et qui a beaucoup trop besoin de nous imposer des représentants pour nous essentialiser, (on se souvient tous et toutes de « l’imam » Chalghoumi désolé pour Charles, le pauvre), Bassem comme représentant, c’est d’abord un PROBLÈME.

En effet, on savait déjà que le racisme structurel était friand des représentations maghrébines promptes à taper sur les leurs lorsqu’il s’agit de laver le linge sale en public concernant la délinquance et le sexisme. On en a bouffé jusqu’à l’écœurement des Lydia Guirous, des Fadela Amara, des Malek Boutih, j’en passe et des meilleures. On a appris à les combattre, ces cautions toxiques, en se construisant politiquement de manière indépendante, tout en respectant notre éthique et notre diversité, même si le travail est loin d’être terminé.

Sauf que le cas Bassem nous court-circuite. Parce que pendant que des frères et des sœurs luttent contre le racisme, Bassem réduit leur résistance à des questions purement identitaires. Pendant que nos sœurs se font salir, Bassem enfonce le clou en les salissant de plus belle en leur faisant la morale de manière malveillante au lieu de les protéger ; même si lui ne semble pas souffrir de dissonance cognitive lorsqu’il s’adonne lui-même à ce qu’il critique chez les femmes maghrébines. Pendant que nous tentons de faire front avec les Noirs et les Roms face au racisme, Bassem vomit sa négrophobie et sa romophobie, dans le plus grand des calmes, et avec la bienveillance de tout le monde (ceux qui estiment par pur paternalisme que critiquer un musulman est inutile, et ceux qui adorent avoir une raison pour taper sur les musulmans/jeunes de banlieues).

Ainsi, d’une manière terrifiante, Bassem réussit le tour de maître d’être à la fois la caution pour taper sur les autres musulmans et jeunes de quartiers populaires, et le combo orientaliste des pires clichés sur les hommes maghrébins et musulmans (violents, sexistes et peu instruits). C’est d’ailleurs probablement pour cette raison que son influence est audible, jusque dans les plus grands médias, quand d’autres hommes musulmans qui sont d’honnêtes militants, travailleurs, intellectuels peinent à faire entendre leur voix plus légitime, et plus représentative. Soyons clairs, Bassem, avec ses outrances, ne dérange absolument pas la classe politique dominante ; en effet, comme il clame haut et fort aimer et respecter la République, il peut se permettre son sexisme et son racisme envers d’autres minorités raciales, quand bien même son comportement haineux servirait de prétexte au racisme envers les arabes et les musulmans.

L’enjeu est donc de poser les limites de l’amour révolutionnaire dans la lutte antiraciste, et de se poser la question si cet amour est vraiment sain lorsqu’il est inconditionnel, malgré la violence qu’il peut procurer, comme dans le cas de Bassem.

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