Un mouvement spontané peut-il être apolitique ?

Un mouvement qui se dit apolitique, c’est un mouvement qui se prétend en-dehors de toute lutte politique. Ceci voudrait dire que ses revendications n’auraient rien à voir avec la politique, et qu’il ne serait donc pas traversé par les idéologies politiques existantes. Seulement, est-il possible qu’un mouvement de ce type émerge en pleine crise politique, dans un contexte où les clivages se font de plus en plus ressentir tant ils sont polarisés ? Ceci est très peu probable, voici pourquoi :

  1. Toutes les revendications sont politiques
    En effet, chaque mesure, chaque demande, concernant un collectif, et pas seulement des individus, a une teneur politique, et s’inscrit dans un agenda idéologique, que l’on le veuille ou non. Par exemple, la revendication qui a créé le mouvement des Gilets Jaunes, c’est la baisse des taxes sur le carburant. La baisse des taxes est traditionnellement une revendication de droite, car baisse des taxes signifie (souvent) moins de services publics. Bien qu’au début le mouvement des gilets jaunes fût encore informe, le ras-le-bol général exprimé se traduit toujours par des doléances polarisées politiquement. En effet, on pourrait croire que le ras-le-bol général traduit par l’ambiance insurrectionnelle des manifestations de ce mouvement citoyen part dans tous les sens. Sauf que ce n’est pas tellement le cas. Si les principales revendications vont dans le sens de la justice sociale et fiscale, certaines se font clairement sur le dos des étrangers, notamment des demandeurs d’asiles et des sans-papiers. Il y a aussi la structure du mouvement qui fait que ce dernier n’est pas complètement déstructuré : des leaders ont été désignés, et parmi ces derniers, une partie revendique des idées complotistes ou d’extrême-droite. Ce n’est pas un hasard. Puis, le fait que les manifestations et blocages aient lieu le samedi, sans qu’il n’y ait de projet de grève générale (pour l’instant) montre aussi que les revendications du mouvement sont moins révolutionnaires que ce qu’on pourrait croire  ; ce qui a pour conséquence de bloquer les gens et de générer des conflits, mais pas de bloquer l’économie.
  2.  Tous les mouvements, encore plus lorsqu’ils sont spontanés, sont perméables au contexte politique ambiant……Quand bien même il définirait des orientations clairement à contre-courant. D’ailleurs, il n’est pas rare de rencontrer des problèmes de racisme et de sexisme dans des organisations politisées qui prétendent pourtant combattre ces phénomènes, et même dans tout mouvement spontané qui se présente comme de gauche, comme on a déjà pu le constater avec Nuit Debout. La volonté de dépasser le clivage gauche/droite n’est pas aussi puissante que les rapports de domination qui existent dans la société.
  3. Ainsi, dans un contexte d’extrême-droite, un mouvement sans orientation claire sera récupérable par l’extrême-droite, du moins en partie.
    C’est pour cette raison que l’on retrouve des revendications qui vont à l’encontre de l’antiracisme dans le mouvement des gilets jaunes, par exemple.

 

Finalement, revendiquer sa dépolitisation (et non son indépendance aux structures), ce n’est pas utopique, ni se revendiquer d’un idéal, mais c’est clairement suivre la tendance politique dominante, qui bien souvent met de côté les personnes les plus vulnérables dans une société. Il est donc important qu’un mouvement, aussi spontané qu’il puisse être, définisse clairement et rapidement ses orientations politiques. Enfin, il faut aussi distinguer un mouvement social et citoyen, de la révolte. Si un mouvement peut initier une révolte, c’est la convergence des colères qui permet la pérennité de l’insurrection, et la radicalité des modes d’action (grève générale, casse des symboles de l’Etat et du capitalisme, etc…) qui crée les conditions d’une révolution. On ne peut donc pas réduire une révolte, à un seul mouvement. On ne peut donc pas non plus se contenter de suivre et de valoriser un mouvement sans se poser la question de son orientation politique et de sa vision, si l’objectif est la justice sociale ; le risque étant que les catégories sociales les plus vulnérables soient oubliées malgré leur participation au mouvement.

 

 

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Pourquoi Mélenchon a raison de ne pas donner de consigne de vote

Avec un second tour Macron-Le Pen, les appels au fameux « Front Républicain » ne se sont pas fait attendre de la part des partis institutionnels qui ont « dirigé » la France durant ces dernières décennies. Pour qui sait analyser le contexte politique français, ces différents recours au « Front Républicain » ont la fâcheuse conséquence de participer à l’augmentation du score du FN à chaque échéance électorale. Pourtant, parmi les autres candidats, Philippe Poutou a fait le choix de ne pas donner de consigne de vote et de lutter contre le fascisme sur le terrain (c’est-à-dire dans la rue), et Jean-Luc Mélenchon a pris le pli de faire voter cette consigne par les militants qui ont soutenu sa candidature. 

Ces deux dernières décisions semblent les plus cohérentes, même si certains sont surpris que Mélenchon n’appelle pas à voter Macron, comme il avait appelé à voter Hollande en 2012.

Car :

  • La lutte antifasciste ne saurait se résumer à un bulletin de vote contre le FN, surtout quand il s’agit de voter pour un candidat qui instrumentalise les opportunismes de la « diversité » afin d’augmenter le score du FN qui sert d’épouvantail à chaque élection et qui permet de faire gagner automatiquement le candidat se retrouvant en face du FN au second tour.
  • Faire gagner Macron maintenant, c’est la quasi-assurance d’avoir Le Pen présidente en 2022, car le jeu dangereux du « Front Républicain » commence à toucher à sa fin et ne fait que retarder cette échéance.
  • La dynamique incroyable de la campagne de Jean-Luc Mélenchon s’est largement nourrie du mouvement Nuit Debout et de la contestation de la loi El Khomri (entre autres), mouvements largement investis par les milieux de gauche radicale abstentionnistes (libertaires, anarchistes, militants de quartiers populaires, groupes antifascistes et autonomes), et le chef de file de la France Insoumise l’a bien compris, car il a surfé sur cette tendance, de la même manière que Podemos est né du mouvement des Indignados en Espagne. 
  • La candidature de Jean-Luc Mélenchon a mobilisé de nombreux abstentionnistes habituels à la dernière minute lors de ces élections.

    . Il aurait donc tort stratégiquement parlant de se montrer condescendant à l’égard de cette cible électorale indécise.

  • La loi El Khomri n’est que le corollaire de la loi Macron, inapplicable sans cela. Il serait complètement incohérent de faire campagne en partie sur le retrait de la loi El Khomri,  et d’appeler à voter pour Emmanuel Macron, sous prétexte de Front Républicain.
  • Le contexte ici n’est pas celui de 2012. Mélenchon avait appelé à voter Hollande, car le programme de Hollande était un programme de gauche (qu’il a largement trahi lors de son quinquennat). Il n’a ensuite cessé de dénoncer les renoncements des différents gouvernements sous le règne de Hollande, dont Emmanuel Macron est un des rejetons.
  • Demander aux populations racisées de participer à ce « Front Républicain » en faisant « barrage » au FN (les populations racisées ne sont pas des castors, en 2017 il serait grand temps de s’en rendre compte) est particulièrement indécent (et paternaliste) quand on sait que le racisme de la classe politique française (de l’extrême-gauche à la droite républicaine) leur fait autant de mal, si ce n’est plus que celui qui existe au sein du FN ; en effet, ce racisme structurel nourrit l’agenda politique du FN, qui n’a plus besoin de faire le sale boulot tellement les propos et actes racistes prolifèrent ailleurs. Ainsi, le « Front Républicain », n’est qu’un outil de plus pour asseoir le privilège blanc au sein de la société, puisque l’épouvantail du FN permet de fermer les yeux sur le racisme qui existe ailleursExtrait du livre
  • Jean-Luc Mélenchon ne peut pas non plus empêcher ceux qui voudraient voter pour Macron afin de retarder l’échéance de le faire ; ce dernier souffle du « Front Républicain » pourrait aussi être une nouvelle impulsion d’une véritable lutte antifasciste et antiraciste qui a déjà commencé.

Ainsi, dans ce contexte, les trois solutions (vote blanc, abstention ou vote Macron) sont pertinentes, c’est pourquoi la consigne de vote (ou de non-vote) est superflue.

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