L’enjeu des questions raciales dans les affaires de viol (5/5)

Avr 27, 2018 | Politique, Société | 0 commentaires

Si les affaires de viol sont déjà extrêmement complexes à résoudre, elles deviennent un véritable calvaire (notamment pour les victimes) lorsque la question raciale est en jeu. Surtout lorsque le suspect est un homme noir ou arabe, ainsi que la ou les victimes présumées.
« C’est ainsi que nous deviendrons un champ de bataille. Nous serons malmenées, écartelées. Soumises pour les uns, traîtres pour les autres. » Voici comment Houria Bouteldja décrit la condition des femmes indigènes en France, dans « Les Blancs, les Juifs et nous ». Car dans un système où le racisme encourage le patriarcat blanc, sans détruire le patriarcat indigène, la femme indigène est toujours perdante. Ici, « les uns » désignent les hommes blancs, et « les autres », ceux qui ne le sont pas. Ces phrases démontrent assez justement que les femmes non-blanches en France se retrouvent dans un étau à la fois raciste et sexiste, et qu’elles sont sans cesse confrontées au dilemme qui est de se protéger du racisme, ou du sexisme quand elles ne peuvent pas se protéger des deux.
Et justement, lorsqu’un homme arabe et noir est suspecté de viol sur une victime noire ou arabe, non seulement l’homme arabe ou noir peut souvent être confronté à un traitement d’exception indéniablement raciste, mais aussi, la victime se retrouve confrontée au difficile choix qui est de se sacrifier pour éviter qu’un homme noir et arabe se retrouve face au racisme dans le système judiciaire et carcéral, ou de dénoncer son violeur, et donc accepter d’être « sauvée » quitte à être instrumentalisée de manière raciste. C’est ce que décrit Houria Bouteldja dans « Les Blancs, les Juifs et nous » , quand elle relaye le témoignage d’une femme noire victime de viol par un homme noir, qui dit : « je n’ai jamais porté plainte parce que je voulais vous protéger. Je ne pouvais pas supporter de voir un autre homme noir en prison. »
C’est pourquoi on est obligé de se poser les questions suivantes : est-il nécessaire de forcément sacrifier les victimes de viols par des hommes indigènes lorsqu’on combat le racisme systémique ? Peut-on condamner les victimes qui se résignent à être défendues par un système potentiellement raciste ?
En effet, s’il est primordial de questionner le racisme du système judiciaire et carcéral, on ne peut pas exiger une solidarité inconditionnelle des femmes non-blanches, s’il n’existe pas de cellule les protégeant du patriarcat, sans risque d’instrumentalisation raciste. D’une part mieux vaut éviter le recours à la justice quand c’est possible, d’autre part il est impératif de construire un rapport de forces favorable aux femmes au sein même des mouvements se réclamant de l’antiracisme politique. Sans cela, on ne peut pas reprocher à ces dernières d’avoir recours à la justice, car c’est le seul et unique recours qui leur reste.
Concrètement, dans un système raciste où il n’existe pas de justice antiraciste et où la seule réponse au viol est la sanction carcérale, il est nécessaire de penser à d’autres formes de sanctions envers les violeurs, applicables au sein même des mouvements antiracistes, comme le fait d’empêcher les violeurs présumés d’avoir accès à des positions de pouvoir, et d’être confronté à des victimes potentielles.

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