Pourquoi des personnes issues de minorités sociales choisissent de s’engager à droite plutôt qu’à gauche ? (3/5)

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Comme pour les femmes et personnes assignées comme telles qui rejettent le féminisme, réduire l’engagement à droite à une forme d’aliénation ou à du pur opportunisme serait s’éloigner injustement de la réalité.

C’est pourquoi il parait judicieux d’étudier les raisons de cet engagement, et d’en questionner l’intérêt.

  • Paternalisme de la gauche

En effet, lorsque la gauche est aux responsabilités, il n’y a aucune garantie pour que la condition sociale de ses administrés s’améliore, la compétence des acteurs politiques ne dépendant pas de leur idéologie. D’ailleurs, le sentiment que le statut social des habitants est maintenu volontairement au plus bas est très présent.

Par ailleurs, au sein même des espaces de gauche, les minorités sociales ne sont pas forcément plus représentées dans les postes à responsabilités que dans le reste du paysage politique français, et ce, malgré le fait que l’inclusion de la diversité fasse partie de l’agenda politique de la gauche ; on a la preuve que cet agenda est secondaire rien qu’en observant la représentation de la diversité.

  • Peu de leviers de pouvoir à gauche

De plus, même si la gauche est très représentée au sein des syndicats de salariés, et du milieu intellectuel et universitaire, et bénéficie de ses propres espaces pour exister politiquement, elle ne dispose pas (ou très peu) d’entrées dans les espaces où les grandes décisions se prennent : médias de masse, annonceurs publicitaires, responsabilités dans les grandes entreprises. Ce qui laisse relativement peu de marge de manœuvre pour instaurer un rapport de forces conséquent.

  • Propositions plus intéressantes à droite qu’à gauche

Peu de pouvoir signifie aussi peu de moyens, et donc plus de place à prendre en investissant les espaces de droite. Lorsqu’on fait partie d’une minorité sociale et qu’on expérimente la discrimination au niveau structurel, il est naturel de se tourner vers les opportunités les plus accessibles.

  • Faire partie d’une minorité sociale n’implique pas nécessairement d’avoir des idées et convictions de gauche

Croire le contraire est une forme d’essentialisation déshumanisante des personnes appartenant aux minorités sociales.

  • Pourquoi avez-vous investi des espaces politiques de droite ou du centre ?

Yassin : « J’ai investi le champ politique de manière indépendante, face à ma mairie de gauche. Les circonstances politiques ont fait que j’ai souvent interagit avec la droite et le centre. »

Kamel : « Engagé depuis plus de 15 ans sans être rattaché à aucun parti, j’ai été séduit par l’approche d’En Marche (EM) en 2017, de vouloir avoir un positionnement au centre (ni de gauche ni droite) , ce qui correspond le plus à mes convictions , mon combat est celui de casser les plafonds de verre , de mettre en avant l’émancipation des citoyens par le biais de l’engagement à tous les niveaux. La gauche est restée assez passive pour permettre cela contrairement à EM qui a voulu et permis aux minorités d’être visibles dans l’espace politique aujourd’hui . Je rajouterais que le facteur du statut social détermine  l’orientation politique de chacun tant pour le militant  que  pour l’électeur de base ce qui peut expliquer un choix plus à droite ou centre de nos jours par les minorités qui ont vu leurs conditions évoluer.   Et c’est mon émancipation personnelle qui guide mes choix. »      

Hanane : « J’ai rejoint le mouvement En Marche car je ne me reconnaissais pas dans le clivage gauche-droite justement. Aujourd’hui, en étant élue progressiste, je peux défendre des idées, qui selon les cas sont « de gauche », dans d’autres cas « de droite », mais toujours avec pragmatisme et avec le sens d’intérêt général. »

  • Craignez-vous parfois de servir de caution ?

Yassin  : « Je pense que cela n’a jamais été le cas puisque j’ai toujours eu mon agenda et des résultats probants. »

Kamel :  « A aucun moment je ne crains  de servir de caution, mon travail est et a toujours été valorisé et reconnu par tous les acteurs, tant politiques que citoyens.    

Des responsabilités m’ont étés données au niveau local, départemental et national, j’ai été chargé de mission au siège de la République en marche au sein du pôle Engagement dans le programme Action Quartiers qui a pour mission de recruter des talents dans le but de leur permettre d’avoir des responsabilités électives. J’ai également eu l’opportunité d’être chef de file aux municipales, ce qui représente à mes yeux une marque de confiance et d’appréciation du travail que j’effectue.                            

Mon expérience, le réseau que j’ai acquis, mes connaissances sur le terrain et de la cartographie politique me permettent de creer le dialogue et de pouvoir faire entendre mes idées et être force de propositions. »

Hanane : « Est-ce que j’ai une tête de caution ?! »

  • Qu’est-ce qui vous repousse/vous bloque chez la gauche ?

Yassin : « J’ai du mal avec le côté « donneur de leçons » et l’antipathie qui existent à gauche. »

Kamel : « Malheureusement la gauche a instauré un climat de méfiance et défiance , 40 ans qu’elle pratique une politique de promesses et vends du rêve à des fins purement électoralistes et aujourd’hui il existe une prise de conscience de la part de ces citoyens qui aspirent à un meilleur avenir et un meilleur vivre ensemble. Mes idées , mes valeurs, mon cheminement et la vision que j’ai de la société me détachent de ceux de la gauche mais aussi de la droite dure qui mène une politique tout aussi contestable et qui donne également  un sentiment que les citoyens des quartiers populaires ne sont considérés qu’au moment des élections.                                       

Le côté infantilisation de la société, promesses non tenues, politique de la ville …. et bien d’autres constats  font que je suis éloigné de la vision que  peut avoir et que veut la gauche pour notre société et notamment vis-à-vis des quartiers populaires/défavorisés. »

Hanane : « J’ai toujours voté à gauche. Pour moi, la gauche a toujours été le seul à pouvoir réduire les inégalités sociales en France, améliorer la situation des émigrés… Le constat que je fais aujourd’hui est que la gauche a perdu de sa crédibilité en ayant un discours et une volonté contraire aux valeurs qu’elle porte à l’initial.

En 2017, j’ai voté pour Emmanuel Macron et rejoint En Marche! Car je voulais rejoindre un mouvement de jeunes tournés vers l’avenir, vers l’Europe et ainsi, utiliser les bonnes idées de part et d’autre de l’échiquier politique. »

  • Avez-vous le sentiment d’être moins respecté/considéré dans les espaces de droite qu’ailleurs ?

Yassin : « Je me sens considéré partout car je me considère. Si la droite ou la gauche ne vous considèrent pas c’est que vous avez des failles par lesquelles ils se permettent de vous déconsidérer ou autre. »

Kamel : « En politique chacun doit respecter l’orientation de l’autre, le dialogue avec tous les acteurs est nécessaire, comme précisé plus tôt, mon expérience, mes connaissances, mon engagement m’ont permis d’étoffer mon réseau et d’avoir face à moi des interlocuteurs de différentes sensibilités de droite comme de gauche et toujours dans le respect. Je n’ai jamais eu le sentiment de n’être pas respecté ni par la droite ni même par aucun parti ! »

Hanane : « Non, je n’ai pas le sentiment d’être moins respectée dans les espaces de droite. Pour vous dire, depuis mon élection au suffrage universel en tant que conseillère municipale, sur une liste de DVD, je prends part à des réflexions et participe pleinement à la prise de décisions et ainsi, à l’action publique. Si nous laissons les autres décider à notre place, il est fort probable que notre liberté diminuera. »

Finalement, en lisant ces témoignages, on se rend compte que là où la gauche offre peu d’opportunités aux minorités (voire pas du tout dans certains cas) sans toutefois protéger efficacement ces dernières contre toute forme de discrimination, la droite profite de ce vide pour recruter des forces vives, en allant jusqu’à séduire des personnes aux sensibilités de gauche. Occuper ces espaces relève donc plus d’un élément de stratégie parmi tant d’autres que d’une quelconque forme d’aliénation. Reste à savoir si ces stratégies profitent collectivement à toutes les minorités, ou si elles peuvent être un frein aux avancées ; et ceci ne dépendra que du niveau de renforcement collectif de toutes les personnes issues de minorités invisibles.

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