« Cancel culture » et « call-out » : la solution miracle pour préserver les victimes de violences et harcèlement ? (1/5)

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Disons-le tout de suite…NON. En tout cas, pas sur le long terme.

Or, comment faire lorsque les agresseurs, harceleurs, prédateurs et pointeurs polluent toutes les strates de la société, et qu’il n’y a quasiment aucune structure fiable pour s’en préserver ?

L’auto-organisation est donc indispensable. Pourtant, il y a des limites à ne pas franchir pour ne pas tomber dans une forme de « radicalisme rigide » (pour reprendre le terme de Jean-Michel Knutsen, community organizer et éditeur du site www.organisez-vous.org ), mais aussi pour préserver la sécurité de la victime à court, moyen et long terme.

  • Qu’est-ce que la « cancel culture » et le « call-out » ?

« Cancel » (qui signifie « annuler » ou « supprimer » en anglais) une personne influente ou perçue comme telle, c’est la boycotter, la mettre à l’écart et lui donner l’injonction de quitter sa position de leader parce qu’elle est accusée de tenir des paroles ou des agissements en contradiction manifeste avec ses valeurs affichées, ou tout simplement incompatibles avec la vie en groupe (propos racistes, misogynes, agressions, violences, parfois crimes). On parle de « cancel culture » lorsque ce mode opératoire est généralisé et systématique dans des structures ou systèmes au sein de la société.

« Call-out » son agresseur, c’est le dénoncer publiquement dans les médias ou les réseaux sociaux, sans forcément qu’il n’y ait de procédure judiciaire.

Si ces deux procédés existent, c’est pour compenser des blocages, des dysfonctionnements et des manquements structurels de la part de l’institution judiciaire, dans un contexte où ces violences restent trop souvent tues, impunies et mal combattues collectivement par les pouvoirs publics. En effet, nous sommes forcés de constater que « cancel » et/ou « call-out » une personne puissante, c’est envoyer un message fort ; celui de dire que la honte et la peur ne doivent plus se trouver du côté des victimes. Or, le message ne fait pas tout. Encore faut-il qu’il soit suivi d’effets concrets sur le terrain.

Ainsi, leur existence doit alerter sur une situation sociale plus que tendue, mais également être questionnée, puisque ces méthodes comportent également des risques et des limites et que ce sont des armes puissantes qui peuvent vite se retourner contre les victimes lorsqu’elles sont mal utilisées.

  • Les limites de la « cancel culture »

De plus en plus de militants de terrain trouvent que  dénoncer la cancel culture, c’est surtout une « tendance », mais qu’il serait plus sérieux de présenter des excuses auprès des personnes dont on a soi-même participé à l’isolement, lorsque c’est le cas. Ceci est une dérive présente parfois dans les milieux intersectionnels, qui ont malheureusement encore trop tendance à individualiser des combats d’ordre collectif. D’ailleurs, ce qu’on appelle « cancel culture » découle directement d’une frange du militantisme déconnectée des réalités du terrain, qui pense que pour faire avancer des luttes, il faut « déconstruire » tout le monde un par un. On peut même aller plus loin et penser que ce terme de « cancel culture » est trop réducteur pour la complexité de la problématique et inadapté au terrain, et préférer parler de logiques de culpabilisation, d’exclusion, de harcèlement, parfois sur des bases superficielles voire mensongères. En effet, la dénonciation de façade de la « cancel culture » est un symptôme direct de la numérisation du militantisme, où les logiques d’influence et de compétition passent avant l’avancement des combats sur le terrain.

Enfin, les personnes pratiquant sérieusement l’accompagnement des victimes de violences sexistes sur le terrain, savent d’expérience que la réalité est loin d’être manichéenne. On ne peut pas toujours jeter son bourreau sous le bus, pour des raisons affectives, ou matérielles. Assimiler ceci à de l’aliénation pour des raisons de performance radicale peut empêcher un suivi efficace des victimes de violences, et c’est pour cette raison précise que le call-out ne doit être utilisé qu’en dernier recours.

Ces faits démontrent parfaitement que la « cancel culture » appliquée à notre échelle, peut créer plus de problèmes qu’elle n’en règle, et ne profite pas toujours aux victimes de violences.

  • Les risques et dangers du « call-out » pour la victime présumée

Le risque le plus évident, c’est d’être attaqué en justice pour diffamation, et ce, même lorsqu’on dit la vérité. Attaquer une victime présumée pour diffamation, comme brandir la présomption d’innocence comme bouclier, est une technique bien connue des agresseurs pour se protéger…car elle est en effet très efficace !

L’autre risque, encore plus sournois, c’est que la victime se retrouve isolée et calomniée, et c’est d’autant plus le cas lorsqu’elle se trouve elle-même dans une situation précaire, ou avec une santé mentale fragile. Il n’est pas rare que les victimes reçoivent des injonctions, des pressions, voire des menaces, pour se taire. Ainsi, une victime exposée publiquement, est aussi une victime exposée à la vindicte populaire. Elle se retrouve donc propulsée parfois à son insu sur le devant de la scène, et souvent soumise à un processus insidieux où elle se retrouve elle-même culpabilisée de salir une personne présumée innocente, et victime de harcèlement, en plus d’avoir subi les agissements de son agresseur.

  • Il faut gagner en puissance perçue et en reconnaissance pour être en mesure de protéger et renforcer des victimes de violences

Parce que nous sommes tous manipulés à une certaine échelle par la preuve sociale, une victime de violence sera difficilement soutenue si elle est exposée seule, ou si les personnes autour d’elles sont perçues comme peu puissantes. Or le travail nécessaire à un renforcement et à une reconstruction se fait en dehors des projecteurs des télévisions et des buzz sur les médias sociaux.

En effet, un travail de thérapie est souvent nécessaire, et une procédure judiciaire en bonne et due forme peut éventuellement faire partie de la reconstruction. Ces méthodes demandent beaucoup de temps, de moyens et d’énergie. Parfois il y a plus urgent à régler, comme la question du logement, de la sécurité de la victime, ou de ses ressources financières.

La dénonciation demande au préalable un minimum de reconstruction du côté de la victime présumée, et surtout de la stratégie. L’urgence est donc de créer, de renforcer et d’entretenir des liens solides autour des victimes. Il est donc de la responsabilité collective de leurs complices de servir de « bouclier » pour préserver leur sécurité.

Cependant, les sentences ad aeternam et les attaques ad hominem ne doivent jamais faire partie des pratiques préconisées, à la seule condition que les victimes soient entièrement inclues dans le processus de décision sur le sort des agresseurs.

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