Pourquoi le fantasme de l’ubérisation de Macron ne règlera pas la question de la précarité

Temps de lecture : 6 minutes

Du dogme de l’entreprenariat

« Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre [petit rire méprisant] ».

Cette n-ième petite phrase de Macron, nous sommes nombreux à l’avoir intégrée, qu’elle nous ait plu ou non. Que ce soit par peur du chômage ou par sincère passion pour l’entreprenariat, de plus en plus de jeunes créent leur entreprise avant même d’avoir terminé leurs études. A un tel point qu’aujourd’hui, Paris est devenue la ville qui héberge le plus de start-ups en Europe, devant Berlin ou même Londres.

Pourquoi cet engouement ? Est-ce que c’est parce que selon Emmanuel Macron, ex-ministre de l’Economie désormais « en marche » pour les présidentielles [aujourd’hui élu Président de la République], les jeunes se rêveraient plus en milliardaires que fonctionnaires ? Est-ce que c’est parce que les profils de Steve Jobs et autres Mark Zuckerberg sont devenus le symbole de l’épanouissement professionnel ? Peut-être…ou peut-être pas.

En effet, quand on y regarde de plus près les candidats aux concours de la haute fonction publique ne sont pas moins nombreux, quand bien même le nombre de postes se réduit dans presque tous les domaines, politique d’austérité oblige. Et si les revenus des « growth hackers2 » et autres youtubeurs font envie, le revers de la médaille est souvent un parcours semé d’embûches qui ne ressemble en rien à une solution miracle au chômage.

Explications.

Des inégalités sociales qui perdurent dans l’entreprenariat

Déjà, il suffit d’observer le profil sociologique des entrepreneurs qui réussissent pour constater que l’entreprenariat n’est pas ouvert à tous. Il s’agit dans la plupart des cas de professionnels confirmés en reconversion professionnelle, qui ont des ressources suffisantes pour apporter un capital à leur future entreprise et construire un business plan acceptable pour les éventuels futurs investisseurs. Il y a aussi quelques étudiants de grandes écoles, abrités par les pépinières de leur école et bénéficiant encore de la bienveillance parentale, qui commencent leur business dans des conditions optimales. Parfois, on trouve aussi d’anciens cadres supérieurs au chômage pour qui, si l’entreprenariat est une option par défaut, ont souvent l’opportunité de bien rebondir en créant leur affaire.

Quant aux autres entrepreneurs, ceux qui demeurent dans la précarité, et dans l’endettement, et qui parfois vont tout droit vers la faillite, ceux-là ne font pas partie des classements de start-up de Challenges et autres canards libéraux. Pour la simple raison que ces derniers ne partent pas avec les mêmes armes. En effet, difficile de faire le poids lorsqu’on bâtit son affaire sur des dettes, peu de visibilité à long terme, peu de recul et parfois peu de formation. Hélas, dans le monde des affaires, la méritocratie, l’innovation, le travail et le talent ne suffisent pas toujours à pallier les inégalités sociales.

Ainsi, de la même manière qu’il existe des différences de classes entre salariat et patronat, il existe un entreprenariat à deux vitesses ; celui des cadres supérieurs qui deviennent des « start-upers », voire des « growth hackers », et celui des artisans, des jeunes de banlieue, des petits commerçants et de tous ceux qui sont contraints d’être sous le statut d’auto-entrepeneurs, avec toutes les nuances que ces 2 types d’entreprenariat comportent.

A ceci s’ajoute le fait que ces 2 types d’entreprenariats ne font pas que coexister dans l’économie libérale, ils sont intrinsèquement liés par un rapport de domination économique, l’un dépendant de l’autre, et l’un exploitant l’autre. Aussi, on constatera aisément que les catégories sociales surreprésentées dans l’entreprenariat dit « précaire » sont aussi celles que l’on retrouve dans les emplois précaires et peu rémunérés tandis que ceux qu’on trouve parmi les « growth hackers » se servent de l’entreprenariat pour continuer à accroître leur richesse.

Ces inégalités n’ont fait que grandir depuis que l’on a promu à outrance le mythe de l’ubérisation de l’économie. Vendue comme la baguette magique capable de supprimer la lutte des classes par le VRP Macron, elle n’est qu’un procédé pour déréguler l’économie libérale, déjà peu contrôlable. Toute l’entourloupe de ce procédé, c’est de mettre en avant le fait que l’ubérisation semble mettre le consommateur et le prestataire de service sur le même plan, tout en occultant le fait que l’entrepreneur « growth hacker » s’enrichit à la fois sur le dos du consommateur en proposant une prestation souvent moins fiable (pas toujours), et sur le dos de « l’autoentrepreneur-salarié » en ne lui assurant aucune protection sociale. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que la mayonnaise prend ; car il suffit d’interroger les utilisateurs-clients ou les prestataires particuliers de ces modèles économiques « ubérisés » pour découvrir qu’ils y trouvent chacun leur compte, les uns en économisant de l’argent, les autres en arrondissant leurs fins de mois difficiles. Ainsi se crée une complicité de classe entre ces 2 catégories de néo-prolétaires, pour protéger le modèle économique qui leur permet de mettre du beurre dans les épinards ou de faire des économies de bout de chandelle, sans avoir à remettre en question l’hégémonie du néo-oligarque à la tête de ce modèle. Et c’est grâce à cette complicité que ce modèle a l’occasion de se développer, puis de prospérer.

Les consommateurs-cibles de l’ubérisation sont de plus en plus précaires

Si les inégalités se creusent suite à l’ubérisation, c’est aussi au niveau des modes de consommation car qui dit nouveau modèle économique, dit nouveaux usages, mais aussi nouveaux comportements. En effet, dans cette course au moindre coût, le consommateur a de plus en plus tendance aujourd’hui à délaisser les prestations classiques pour rechercher la moins chère, quitte à sacrifier un petit peu de qualité. C’est même devenu un réflexe, si l’on constate le succès des comparateurs de prix sur Internet et des prestations discount qui existent aujourd’hui dans tous les secteurs du service. Ces comportements ont pour corollaire de cannibaliser tous les entrepreneurs qui proposent des prestations classiques et intermédiaires, notamment dans le secteur du transport ferroviaire et aéroportuaire, de l’hôtellerie et dans la restauration livrée. Cette tendance est aussi en train de contaminer de façon étonnante (et surtout inquiétante) d’autres secteurs qui requièrent pourtant plus de régulation pour des raisons de sécurité et de qualité de service, comme la médecine (chirurgie dentaire avec le scandale Dentexia, optique) ou le recrutement. Ainsi, les prestataires classiques qui proposent du moyen de gamme  et qui avaient autrefois comme avantage concurrentiel durable de miser sur le rapport qualité/prix sont contraints, afin de survivre à cette cannibalisation, de proposer une prestation haut de gamme, tendant vers le secteur du luxe ou alors de proposer un service de type « discount ». Le cas de la SNCF est parlant ici ; en effet, le transport ferroviaire autrefois considéré comme un bon compromis au niveau du rapport qualité/prix propose aujourd’hui une prestation de moins en moins accessible aux classes moyennes (restauration haut de gamme, trains plus confortables, programmes de fidélité sur mesure, horaires réguliers, grand nombre de villes desservies). Pour ne pas perdre cette clientèle précarisée qui n’a désormais plus les moyens, il a fallu déréguler via loi Macron afin de proposer le service Ouibus, où le moindre confort devient une option facultative et payante (prises, bagages). Le transport aéroportuaire suit le même mouvement, afin de contrer la concurrence féroce des compagnies « discount ». Sans surprise, on retrouve parmi les consommateurs de ces prestations discount les mêmes entrepreneurs précaires pendant que les « growth hackers » se verront bénéficier des prestations haut de gamme créées par leur « business model ».

La mutation de l’économie via la dérégulation entraîne la mise en concurrence sauvage des plus précaires

Néanmoins, le plus dangereux dans l’ubérisation, n’est pas la destruction de parts entières de l’économie française mais la mise en concurrence complètement dérégulée de tous les entrepreneurs précaires. Car pour permettre une offre à des tarifs toujours plus bas, cette mise en concurrence est une condition indispensable. Les « growth hackers » ne créant pas d’emplois (ou si peu) dans un contexte où l’emploi est quasi-obligatoire pour avoir une source fiable de revenu, les entrepreneurs précaires sont presque condamnés à se multiplier. Plus d’entrepreneurs précaires, ça veut non seulement dire des parts de marchés plus petites, mais aussi plus inégales ; ce qui signifie clairement que l’ubérisation de l’économie ne sauvera pas tout le monde. Il va également de soi que cette ubérisation est extrêmement périlleuse pour la qualité, la sécurité du service mais aussi pour la qualité et la sécurité des conditions de travail ; c’est pourquoi la dérégulation économique sous-entend la fin de la protection sociale du salariat transféré au rang d’entrepreneurs précaires, et que les lois Macron I & II ont automatiquement conduit à la loi travail de Myriam El Khomri, ce qui a pour résultat des conditions de travail et de sécurité toujours plus déplorables.

Pour conclure, si la mécanisation de l’agriculture, la robotisation de l’industrie et la dématérialisation des services constituent indéniablement un progrès qui permet la suppression d’emplois pénibles et aliénants et un pas vers la fin du lien de subordination que constitue le salariat, il faut bien garder en tête que l’émancipation des travailleurs ne se fera clairement pas par la dérégulation de l’économie et le chantage à l’emploi, mais par un partage des richesses équitable qui permettra à chaque travailleur de s’imposer ses propres conditions de travail. Il est également urgent de questionner la signification de l’émancipation d’un travailleur ; l’objectif est-il de gagner un maximum d’argent tout en générant un minimum de coûts, ou alors de gagner suffisamment pour vivre tout en ayant une marge de manœuvre sur son temps, son environnement, son organisation et ses conditions de travail ?

1 : L’ubérisation correspond aux nouveaux modèles économiques d’entreprises où les consommateurs et les professionnels sont mis directement en relation via les nouvelles technologies. Elle est parfois présentée (à tort) comme un moyen d’inversion des rapports de forces via le numérique.

2 : L’expression « growth hacker », littéralement « hacker de croissance » est utilisée pour désigner une entreprise à la croissance économique tellement fulgurante qu’elle semble avoir été « piratée ». Les exemples les plus célèbres de « growth hacking » sont Facebook, Airbnb, YouTube ou encore LinkedIn.

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3 réflexions au sujet de « Pourquoi le fantasme de l’ubérisation de Macron ne règlera pas la question de la précarité »

  1. il faut dire que le développement important d’emplois « uberisés » implique des risques spécifiques pour ces travailleurs : les conditions de travail indépendant très modulables (horaire, emploi du temps, lieu…) rémunéré à la tâche présentent certains avantages mais aussi beaucoup d’inconvénients pour la santé et la sécurité du travail avec de la précarité, et peu de prévention des risques professionnels et de protection sociale : voir « La prévention des risques professionnels liés aux plateformes de services » : http://www.officiel-prevention.com/formation/fiches-metier/detail_dossier_CHSCT.php?rub=89&ssrub=206&dossid=574

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