De la déshumanisation à l’instrumentalisation de la mort, il n’y a qu’un pas

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A chaque jour, son lot de drames. Dans les médias, des chiffres, partout, tout le temps. Parfois, des corps sans vie, des larmes, des témoignages poignants.

Avec toujours cette constante, le manque d’humanité.

Le dernier drame en date, c’est la mort du petit Aylan Kurdi, 3 ans, un bébé syrien retrouvé sans vie sur les côtes d’une station balnéaire turque suite au naufrage de son embarcation. Sa famille et lui fuyaient les conflits de leur pays.

Pourtant, cela fait maintenant des années que la Méditerranée est le cimetière de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants parce que leur seul moyen de rejoindre des territoires plus stables que ceux dans lesquels ils vivent, c’est de léguer toutes leurs économies à un passeur qui leur permet de rejoindre les côtes opposées dans des conditions de sécurité abominables, sans aucune garantie d’y arriver sain et sauf. Nage ou crève.

Ainsi, les demandeurs d’asile payent souvent un double (et lourd) tribut : celui de leurs économies accumulées sur toute une vie, puis celui de leur vie, tout court.

Toutes ces vies déchues, c’est devenu habituel. Tous les ans, le bilan de la politique migratoire européenne est toujours plus désastreux. Dans l’indifférence générale.

On le sait, on est responsable de ces morts. Mais on s’en fout. On se trouve même des excuses. « Peut pas accueillir la misère du monde ». « Déjà du mal à gérer la précarité en France ».

La mauvaise foi. Parce que les SDF qui meurent chaque année dans les rues de nos grandes villes ne méritent guère plus de quelques lignes dans nos quotidiens. Parce qu’on préfère investir dans la candidature aux JO plutôt que dans l’hébergement d’urgence, faute de rentabilité. Parce qu’on n’est même pas foutu de regarder ceux qui souffrent dans la rue dans les yeux, quand ces derniers n’osent même pas demander le moindre sou.

La misère a beau se trouver dans nos rues, nos gares, en bas de chez nous, personne ne souhaite la voir. Alors on se voile la face. Jusqu’à qu’on impose la vision d’horreur du corps du petit Aylan.

Hélas, les images des autres bébés noyés n’avaient pas été suffisantes. Il a fallu en plus piétiner la mémoire et la dignité de ce petit ange qui autrefois souriait. Il a fallu une mise en scène macabre du corps de cet enfant qui a voyagé à travers le monde via la toile du web.

Tout ça pour qu’une poignée d’hypocrites profitent de cette tragédie afin de se pavaner place de la République et s’offrir de la publicité à moindre frais. Une parade sans émotion. Juste histoire de faire acte de présence , accomplir sa BA du jour [comme on dit] et de soulager sa conscience avant de retourner à son activité normale.

Curieusement, on ne voit jamais ces derniers s’agiter lorsqu’il faut de l’aide d’urgence auprès des réfugiés oubliés par nos pouvoirs en place. Non, les seuls qui savent se rendre utiles dans ces cas, ce sont les associations peu ou pas subventionnées, les citoyens bénévoles, les riverains. Toujours ceux qui ont le moins à offrir qui donnent le plus.

Bizarrement, personne n’a eu besoin de voir les corps des victimes de Charlie Hebdo et de l’Hypercasher pour être [sincèrement] ému. Eux ont eu droit à la dignité.

Seulement voilà. Cette photo n’a en réalité ému que peu de personnes, elle a juste choqué. Ceux qui pensent que toucher le cœur, c’est provoquer les plus bas instincts de l’Homme ont oublié qu’à l’ère du numérique, régie par la loi du buzz, ce n’est pas l’émotion qui prime mais le choc.

On n’est plus à l’époque où une image pouvait faire basculer l’opinion mais à celle où l’effet pervers du partage en masse mène à des situations où il devient presque banal de montrer des images choquantes afin de donner une information, du moment qu’elle provoque du clic et améliore les stats de celui qui la relaye.

On le savait déjà qu’il fallait ouvrir les frontières. On l’avait déjà démontré par A+B. On avait déjà tiré la sonnette d’alarme sur la situation catastrophique des réfugiés politiques en France.

Croire qu’en 2015, une image choquante (comme on en voit désormais trop souvent), va redonner un peu d’humanité, c’est à la fois être trop confiant envers ceux qui sont d’habitude insensibles à la détresse d’autrui et insultant envers ceux qui s’engagent depuis longtemps à des fins totalement désintéressées.

Demain, il y aura hélas d’autres Aylan. D’autres polémiques plus ou moins stériles. D’autres buzz. Et ainsi de suite. Jusqu’à ce que l’indifférence généralisée reprenne son cours.

Enfin, on ne peut espérer de profond changement dans la société s’il n’y a pas suffisamment d’engagement sincère. Une image choc ne peut provoquer de réelle remise en question, si chacun n’a pas la volonté d’entreprendre le travail d’introspection nécessaire à toute réflexion concernant son rôle dans la société. A nous, citoyens engagés, de fédérer les autres autour de nos convictions.

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